Il est des circulaires qui, sous leur apparente technicité, disent davantage que ce qu’elles prescrivent. Celle publiée le 26 juin, consacrée à l’insertion professionnelle des étrangers en situation régulière, appartient à cette catégorie. Elle révèle une volonté politique assumée : replacer le travail au cœur de la politique migratoire française, comme vecteur d’intégration, de dignité et de participation à la communauté nationale. Certes, le taux de chômage des étrangers non communautaires — 16,4 % au niveau national — rappelle l’ampleur du défi. Cependant, il souligne aussi l’existence d’un potentiel considérable, encore trop peu mobilisé sur le marché du travail.
C’est dans cet esprit que Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, a souhaité impulser une méthode nouvelle, plus directe, plus pragmatique, plus exigeante. Il s’est appuyé sur une expérience déjà éprouvée : le dispositif piloté en Île‑de‑France pour former et employer des agents de sécurité privée en vue des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Cette initiative, discrète mais efficace, a démontré qu’une coordination fine entre préfectures, acteurs économiques et organismes de formation pouvait produire des résultats tangibles. En revanche, elle a aussi mis en lumière les lenteurs structurelles qui freinent encore l’accès à l’emploi des primo‑arrivants.
La circulaire entend précisément y répondre. Jusqu’ici, l’étranger primo‑arrivant non européen suivait un parcours long, séquencé, parfois décourageant : inscription à l’OFII, évaluation linguistique, formation généraliste, signature du Contrat d’intégration républicaine, puis, seulement ensuite, inscription éventuelle à France Travail. Désormais, l’inscription deviendra automatique dès la signature du CIR. Cette inversion du calendrier n’est pas un détail administratif : elle traduit une conviction forte, selon laquelle l’intégration par le travail ne doit plus attendre la maîtrise parfaite de la langue, mais s’appuyer sur l’emploi pour accélérer l’apprentissage.
Bruno Retailleau a d’ailleurs souhaité aller plus loin. Dès lors qu’un primo‑arrivant démontre une maîtrise du français supérieure au niveau A1, il pourra être orienté plus rapidement vers France Travail. Cette décision repose sur une idée simple : les premiers mois d’installation sont décisifs. Les perdre, c’est risquer de laisser s’installer l’inactivité, l’isolement, parfois même le découragement. D’autant plus que plus de 450 000 emplois non pourvus demeurent en France, notamment dans les métiers en tension, où la demande est forte et les besoins immédiats.
La circulaire distingue néanmoins les situations. Pour ceux qui maîtrisent déjà le niveau A1, France Travail proposera des parcours combinant formation linguistique appliquée et immersion professionnelle. Pour ceux qui n’y parviennent pas encore, l’OFII poursuivra son rôle de formation de base. Cette articulation, certes complexe, vise à éviter les ruptures de parcours et à garantir une continuité d’accompagnement. Elle repose sur une idée essentielle : l’intégration n’est pas un processus uniforme, mais un chemin qui doit s’adapter aux trajectoires individuelles.
Les préfets de région se voient confier un rôle central. Ils devront définir un objectif chiffré d’accès à l’emploi ou à la formation qualifiante pour les primo‑arrivants, en tenant compte des diagnostics territoriaux, des métiers en tension et des caractéristiques locales de l’immigration. Cette territorialisation, souvent invoquée mais rarement mise en œuvre avec constance, constitue l’un des points les plus ambitieux du texte. Elle suppose une mobilisation de tous : collectivités, entreprises, fédérations professionnelles, organismes de formation. Elle suppose aussi une volonté politique claire, que Bruno Retailleau a souhaité affirmer en inscrivant cette démarche dans un Pacte pour l’emploi des étrangers.
La circulaire insiste également sur la reconnaissance des compétences : équivalences de diplômes, validation des acquis de l’expérience, mise en situation professionnelle. Autant de leviers trop longtemps sous‑utilisés, alors qu’ils permettent de valoriser des parcours souvent riches, parfois invisibles. En revanche, elle rappelle que la formation linguistique ne peut suffire : elle doit être complétée par l’apprentissage du savoir‑être professionnel, par l’expérience concrète de l’entreprise, par la confrontation au réel.
Ainsi, derrière les dispositifs, se dessine une philosophie. L’intégration n’est pas un geste abstrait, ni une simple formalité administrative. Elle est un effort partagé, un engagement réciproque, une manière de dire que la France n’accueille pas seulement des individus, mais des citoyens en devenir. Le travail, dans cette perspective, n’est pas seulement un moyen de subsistance : il est un lieu de rencontre, de reconnaissance, de participation à la solidarité nationale.
La circulaire ne prétend pas résoudre toutes les difficultés. Elle propose une méthode, une direction, une cohérence. Elle affirme que l’intégration par le travail n’est pas un slogan, mais une politique. Et elle rappelle, en filigrane, que la République ne se renforce jamais autant que lorsqu’elle offre à chacun la possibilité de contribuer à son destin commun.






