L’Afrique traverse une période de recomposition profonde, marquée par l’effritement des partenariats traditionnels, la montée des régimes militaires et l’intensification des rivalités internationales. Dans ce paysage mouvant, la Russie avance ses pions avec une méthode qui mêle opportunisme, pragmatisme et zones d’ombre. L’épisode malgache de décembre en est une illustration frappante.
Profitant du retrait relatif des partenaires occidentaux après les troubles politiques de l’automne, Moscou a opéré une entrée discrète à Madagascar. Une livraison militaire, arrivée près d’Antananarivo le 20 décembre, a été présentée comme un simple appui sécuritaire destiné à stabiliser un pays fragilisé. Mais réduire cette opération à un geste technique serait ignorer la logique stratégique qui la sous-tend.
Car la Russie ne s’intéresse pas seulement à la sécurité malgache. Elle vise les routes maritimes de l’océan Indien, les ressources minières abondantes de l’île — notamment le nickel, le cobalt et les terres rares — ainsi que le positionnement géopolitique d’un territoire situé à proximité immédiate de Mayotte, département français et point névralgique des équilibres régionaux. La présence du général Andreï Averyanov, figure centrale du renseignement militaire russe, n’a rien d’anodin : elle signale l’importance accordée par Moscou à cette implantation et la volonté d’inscrire Madagascar dans une stratégie d’influence plus vaste.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large d’expansion russe en Afrique, où Moscou exploite les crises politiques, les transitions chaotiques et les ressentiments anti-occidentaux pour s’imposer comme partenaire alternatif. Des mercenaires aux conseillers politiques, des contrats miniers aux accords militaires, la Russie déploie un éventail d’outils qui lui permettent de s’ancrer durablement dans des États fragilisés.
Mayotte, elle aussi, a été le théâtre d’ingérences russes ces dernières années, rappelant que l’influence de Moscou ne se limite pas aux pays africains mais s’étend jusqu’aux territoires français d’outre-mer. Cette réalité devrait alerter sur la nature des ambitions russes dans la région : tester les limites, exploiter les failles, s’installer là où les autres se retirent.
L’enjeu dépasse largement Madagascar. Il concerne l’ensemble du continent africain, où les crises politiques deviennent des portes d’entrée pour des puissances extérieures cherchant à remodeler les équilibres régionaux. L’influence russe, loin d’apporter la stabilité promise, tend souvent à aggraver les tensions existantes en renforçant des régimes contestés, en alimentant des conflits locaux ou en verrouillant des ressources stratégiques au profit d’intérêts extérieurs.
Face à cette dynamique, les États africains comme leurs partenaires internationaux doivent repenser leurs stratégies. Laisser le champ libre à des acteurs dont les objectifs restent opaques reviendrait à fragiliser davantage un continent déjà éprouvé par les crises. L’Afrique mérite mieux que d’être un terrain de jeu géopolitique : elle doit redevenir un espace de souveraineté, de coopération équilibrée et de stabilité durable.






