Il est des conflits qui, par leur opacité et leur durée, finissent par dissoudre les catégories morales que l’on croyait stables. Le Yémen, ravagé depuis plus d’une décennie par une guerre civile devenue matrice de rivalités régionales, appartient à cette zone grise où les mots eux‑mêmes semblent perdre leur évidence. Au cœur de cette tragédie, les rebelles Houthis — mouvement politico‑militaire issu des montagnes du nord — cristallisent une interrogation qui dépasse largement les frontières du pays : sont‑ils des terroristes, comme les désignent plusieurs capitales, ou les héritiers d’une lutte pour la dignité et l’autodétermination, comme ils aiment à se présenter ?
Cette alternative, trop simple pour un conflit si complexe, révèle surtout notre difficulté à appréhender les acteurs hybrides qui peuplent les guerres contemporaines.
Un mouvement façonné par l’histoire longue du Yémen
Les Houthis ne surgissent pas du néant. Leur trajectoire plonge ses racines dans l’histoire politique et religieuse du Yémen. Nés dans les années 1990 autour d’un courant zaydite marginalisé, ils se sont d’abord constitués en mouvement de contestation face à un État central affaibli, miné par la corruption et incapable de répondre aux fractures territoriales. Leur ascension, loin d’être un simple coup de force, reflète l’effondrement progressif d’un ordre politique déjà fragile.
La violence comme instrument, non comme identité
Les Houthis ont recours à la violence armée, à des attaques transfrontalières et à des stratégies militaires qui ont coûté la vie à des civils. Ces actes nourrissent les accusations de terrorisme. Mais la guerre yéménite est un théâtre où aucun acteur — ni local, ni régional — n’est exempt de violations du droit humanitaire. Dans ce contexte, le terme « terroriste » devient souvent un outil diplomatique, un marqueur politique plus qu’une catégorie juridique stable.
Un acteur local devenu pièce maîtresse d’un jeu régional
Le mouvement houthi n’est plus seulement un acteur yéménite. Il est devenu un vecteur d’influence dans la rivalité entre puissances du Golfe, un élément de la stratégie iranienne, et un symbole de résistance pour certains groupes marginalisés. Ainsi, leur qualification dépend largement du point d’observation :
- pour certains États, ils incarnent un bras armé d’une puissance rivale ;
- pour d’autres, ils représentent une force de résistance face à une coalition perçue comme interventionniste.
La géopolitique, ici, façonne autant les discours que les réalités du terrain.
La liberté, un mot trop vaste pour un conflit si fragmenté
Les Houthis revendiquent la lutte contre la corruption, l’ingérence étrangère et l’injustice sociale. Mais leur gouvernance dans les territoires qu’ils contrôlent est loin d’incarner un idéal démocratique. La liberté qu’ils invoquent est celle d’un groupe, d’une région, d’une vision du Yémen — non celle d’un projet national inclusif.
Une fausse alternative pour un vrai dilemme
Les Houthis ne se laissent enfermer ni dans la catégorie de « terroristes », ni dans celle de « combattants de la liberté ». Ils sont à la fois :
- un mouvement insurgé enraciné dans une histoire locale,
- un acteur politique administrant des territoires,
- un belligérant dans un conflit régionalisé,
- un groupe armé dont les méthodes violent parfois les normes internationales.
Les réduire à l’une ou l’autre de ces identités, c’est renoncer à comprendre la complexité du Yémen contemporain.
Ce que révèle vraiment la question
Derrière cette interrogation se cache un enjeu plus profond : notre difficulté à penser les conflits du XXIᵉ siècle, où les acteurs non étatiques, les loyautés fragmentées et les influences transnationales brouillent les frontières entre légitimité et illégitimité. Le Yémen nous rappelle que la guerre moderne n’oppose plus des blocs clairement identifiables, mais des forces mouvantes, dont la légitimité est elle‑même un champ de bataille.
Dans ce paysage incertain, la question « terroristes ou combattants de la liberté ? » n’est pas seulement insuffisante : elle est révélatrice de notre besoin de simplification face à un monde qui, lui, ne cesse de se complexifier.





