Hong Kong a longtemps été décrite comme une exception, un territoire où coexistaient des réalités que tout opposait : une densité humaine extrême — plus de sept millions d’habitants répartis entre l’île de Hong Kong, Kowloon et les Nouveaux Territoires —, une mosaïque religieuse unique en Asie, un héritage colonial britannique encore visible, et une identité chinoise profondément enracinée. Cette ville-monde, où 95 % de la population est d’origine chinoise mais où cohabitent aussi des communautés internationales venues du monde entier, a longtemps incarné un modèle politique singulier. Ce modèle, aujourd’hui, touche à sa fin.
Pendant des décennies, Hong Kong a vécu sous le principe « un pays, deux systèmes », conçu lors de la rétrocession de 1997 pour préserver un équilibre fragile entre la souveraineté chinoise et les libertés héritées de l’époque britannique. Cet équilibre reposait sur une histoire complexe : des îles habitées depuis des millénaires, une présence chinoise ancienne, une domination britannique née des guerres de l’Opium, puis un retour à la Chine après un siècle et demi de séparation politique. Cette trajectoire avait façonné une société à part, où le cantonais et l’anglais cohabitaient, où les temples taoïstes côtoyaient les églises chrétiennes, où les traditions ancestrales — feng shui, culte des ancêtres, numérologie — se mêlaient à un capitalisme effréné.
Cette richesse culturelle, visible dans les 600 temples chinois, dans le monastère de Po Lin et son Bouddha géant, dans les fêtes traditionnelles et les enveloppes rouges du Nouvel An, faisait de Hong Kong un territoire profondément chinois mais résolument ouvert. Même la nature, souvent oubliée derrière les gratte-ciel, rappelait cette singularité : les forêts tropicales de Lantau, les oiseaux migrateurs de Mai Po, les dauphins roses des côtes, les bauhinias qui ornent le drapeau de la ville.
Mais cette diversité n’a pas suffi à préserver le modèle politique qui la portait. Depuis quelques années, Pékin a repris la main, redéfinissant les règles du jeu. La loi sur la sécurité nationale, la réforme du système électoral, la mise au pas des médias et des organisations civiles ont transformé en profondeur la vie publique. La priorité affichée est désormais la stabilité, la cohésion, la sécurité nationale. Dans cette logique, l’autonomie politique n’est plus un espace de pluralisme, mais une vulnérabilité à réduire.
Les grandes manifestations de 2014 et 2019 ont accéléré ce basculement. Pékin les a interprétées non comme l’expression d’une société civile dynamique, mais comme un défi direct à son autorité, voire comme le résultat d’ingérences étrangères. Dès lors, la question n’était plus de maintenir un compromis, mais de restaurer un contrôle jugé indispensable. Le modèle hongkongais n’a pas été aboli : il a été absorbé.

Pour les démocraties occidentales, cette évolution sonne comme un constat d’échec. Elles avaient longtemps cru que Hong Kong pourrait servir de levier pour influencer l’évolution politique de la Chine. Mais la Chine a démontré qu’il est possible d’être profondément intégré aux circuits de la mondialisation tout en consolidant un système politique autoritaire. Hong Kong n’a pas transformé Pékin ; c’est Pékin qui a transformé Hong Kong.
Faut‑il pour autant parler de disparition ? Non. La ville reste un centre financier majeur, un hub stratégique, un lieu où circulent capitaux, talents et cultures. Les traditions demeurent, les temples restent ouverts, les marchés bruissent, les superstitions prospèrent, les macaques continuent de courir dans les collines des Nouveaux Territoires. Mais son rôle politique change. Elle n’est plus l’exception qui interroge la Chine ; elle devient l’illustration de sa trajectoire.
La fin d’un modèle, oui. Mais surtout la fin d’une illusion : celle qu’un territoire aussi singulier, aussi riche, aussi complexe que Hong Kong pourrait indéfiniment échapper aux logiques de puissance qui redessinent aujourd’hui le monde. Hong Kong demeure, mais le monde auquel elle appartenait a changé. Et c’est peut‑être là, plus que dans les lois ou les institutions, que se joue la véritable rupture.






