Le Golfe de Guinée s’impose aujourd’hui comme l’un des espaces les plus sensibles de la géopolitique africaine. Cette vaste façade maritime, qui s’étend du Sénégal à l’Angola, concentre des enjeux économiques, énergétiques et sécuritaires d’une rare intensité. Carrefour des routes commerciales africaines, zone clé des richesses pétrolières et gazières, corridor stratégique pour le commerce mondial, il est devenu un pivot essentiel — et pourtant profondément vulnérable.
La région attire les regards parce qu’elle incarne un paradoxe saisissant : une importance stratégique croissante, mais une sécurité maritime de plus en plus fragile. Les États côtiers, souvent confrontés à des crises politiques internes, peinent à contrôler leurs eaux territoriales. Les marines nationales manquent de moyens, les coopérations régionales restent inégales, et les frontières maritimes deviennent des zones grises où prospèrent trafics maritimes, contrebande et prédations.
La piraterie maritime dans le Golfe de Guinée est devenue l’un des symboles les plus inquiétants de cette fragilité. Plus ciblées, plus violentes, plus lucratives que dans d’autres régions du monde, les attaques se multiplient. Les marins y sont enlevés, les cargaisons détournées, les compagnies maritimes contraintes de revoir leurs routes. La région est désormais considérée comme la zone la plus dangereuse pour la navigation commerciale, devant même la Corne de l’Afrique.
Mais la piraterie n’est que la surface visible d’un désordre plus profond. Le Golfe de Guinée est devenu un théâtre de rivalités internationales. La Chine y construit des infrastructures portuaires stratégiques ; les États‑Unis y déploient des programmes de formation maritime ; la Russie renforce sa présence ; l’Europe tente de préserver ses intérêts énergétiques et sécuritaires. Chacun cherche à sécuriser ses approvisionnements, à étendre son influence, à s’assurer une place dans cette zone devenue indispensable.
Cette compétition se déroule sur un terrain miné par l’instabilité régionale. Les coups d’État au Sahel, les tensions internes au Nigeria, les crises économiques récurrentes en Afrique centrale créent un environnement incertain. La mer devient alors le prolongement de ces fragilités terrestres : ce qui se joue à Abuja, Conakry ou Libreville se répercute immédiatement sur les eaux du Golfe.
Le Golfe de Guinée est ainsi devenu un test : un test de gouvernance, de coopération régionale, de capacité à protéger un espace maritime vital. Sa sécurité conditionne celle des routes commerciales mondiales, mais elle repose sur des États fragiles. Sa richesse énergétique attire les investissements, mais nourrit aussi les tensions. Sa position stratégique en fait un carrefour, mais aussi une cible.
La question n’est plus de savoir si le Golfe de Guinée est menacé. Il l’est déjà. La question est de savoir si les États riverains, soutenus par la communauté internationale, sauront éviter que cette zone cruciale ne bascule dans un chaos durable. Car si le Golfe de Guinée venait à s’embraser, ce ne sont pas seulement les pays côtiers qui en paieraient le prix : c’est l’ensemble des flux économiques mondiaux qui en serait ébranlé.
Le Golfe de Guinée n’est pas seulement un espace maritime. C’est un révélateur. Un révélateur de la fragilité des États, de la compétition des puissances, de la vulnérabilité des routes maritimes. Un révélateur, surtout, de la manière dont le monde contemporain peine à protéger ses carrefours les plus essentiels.






