Les Français le constatent chaque semaine en caisse : manger sain coûte de plus en plus cher. Alors que les campagnes de santé publique répètent qu’il faut consommer cinq fruits et légumes par jour, les prix de ces produits essentiels continuent de grimper. Dans le même temps, les rayons regorgent de produits sucrés vendus à prix cassés, parfois à la limite du dumping commercial. Cette contradiction interroge. Et elle n’est plus seulement un débat citoyen : Familles Rurales demande désormais à l’Autorité de la concurrence d’ouvrir une enquête sur la formation des prix et la péréquation des marges dans la grande distribution alimentaire.
Car derrière les étiquettes, une mécanique bien rodée se joue. Les supermarchés ont fait de certains produits sucrés — comme le pot de Nutella — des produits d’appel. Ils sont vendus à marge quasi nulle, parfois même à perte, pour attirer le client. Une fois dans le magasin, celui-ci achète le reste de son panier… où les marges, elles, sont bien réelles. Et ce sont souvent les fruits et légumes, pourtant indispensables à une alimentation équilibrée, qui servent de variable d’ajustement.
Cette stratégie commerciale pose une question simple : la grande distribution ne contribue‑t‑elle pas, malgré elle, à rendre l’alimentation saine moins accessible ? Quand un kilo de pommes coûte plus cher qu’un pot de pâte à tartiner, ce n’est pas seulement un problème économique. C’est un problème de santé publique, de justice sociale et même de cohérence collective.
Familles Rurales, qui observe depuis des années l’évolution des prix alimentaires, pointe une opacité persistante dans la formation des marges. Pourquoi certains fruits voient-ils leur prix doubler entre le producteur et le consommateur ? Pourquoi les promotions massives concernent-elles presque exclusivement les produits transformés ? Pourquoi les enseignes communiquent-elles sur leur “pouvoir d’achat” tout en laissant les produits frais devenir des biens de luxe pour une partie de la population ?
La péréquation des marges — cette pratique consistant à compenser les faibles marges sur certains produits par des marges plus élevées sur d’autres — n’est pas illégale en soi. Mais appliquée à l’alimentation, elle produit un effet pervers : elle rend le mauvais marché et le bon cher. Elle alimente un cercle vicieux où les ménages les plus modestes, déjà fragilisés, se tournent vers les produits les plus caloriques et les moins nutritifs, parce qu’ils sont les seuls à rester abordables.
Ouvrir une enquête n’est donc pas un geste symbolique. C’est une nécessité. Transparence sur les marges, contrôle des pratiques commerciales, réflexion sur la fiscalité alimentaire, soutien aux filières agricoles : tout doit être mis sur la table. Car l’accès à une alimentation saine ne peut pas dépendre d’une stratégie marketing.
La France aime se présenter comme un pays de gastronomie, de terroirs, de qualité. Mais tant que les fruits et légumes resteront plus chers que les produits ultra-transformés, cette image relèvera davantage du mythe que de la réalité. Il est temps de remettre de la cohérence dans nos assiettes — et de rappeler que la santé des consommateurs ne peut pas être la variable d’ajustement des stratégies commerciales.





