La virulence de certains responsables politiques américains à l’égard des Européens éclaire une conception singulièrement hiérarchisée des alliances transatlantiques. Les attaques répétées contre l’Europe occidentale, accusée de faiblesse morale et de déclin stratégique, réactivent une rhétorique néoconservatrice que l’on croyait reléguée aux archives de la présidence Bush. Cette vision binaire, qui distingue les nations « résolues » des nations « ramollies », ne relève pas seulement de l’invective : elle dessine une véritable géopolitique européenne vue depuis Washington, où la valeur d’un partenaire se mesure à son degré d’alignement.
Dans cette cartographie implicite, l’Europe de l’Est occupe désormais la place de « première de classe ». La Roumanie, avec la base de Mihail‑Kogălniceanu devenue un pivot logistique majeur, incarne cette fidélité stratégique sans ambiguïté. L’Est est ainsi promu au rang de zone d’avant‑poste, laboratoire d’un nouvel atlantisme où la souveraineté nationale se confond avec la loyauté envers les États-Unis.
À l’Ouest, la situation se révèle plus complexe. Le Portugal, dont la base des Açores a été utilisée sans consultation préalable, illustre la tension persistante entre autonomie stratégique et dépendance structurelle. L’épisode rappelle que l’OTAN, loin d’être un espace parfaitement symétrique, repose sur des rapports de force que les Européens préfèrent souvent taire.
Cette lecture manichéenne ignore pourtant un acteur essentiel : l’Espagne, puissance méditerranéenne, atlantique et européenne à la fois, dont la position géopolitique confère une profondeur stratégique singulière. Madrid occupe un espace charnière où se croisent les enjeux de la Méditerranée, de l’Atlantique et de l’Union européenne. Sa diplomatie, marquée par une culture de l’équilibre plutôt que de l’alignement automatique, lui permet d’articuler solidarité européenne, stabilité méridionale et défense des intérêts nationaux. Dans un moment de fragmentation européenne, l’Espagne apparaît comme l’une des rares puissances moyennes capables de tenir ensemble les différentes strates de la diplomatie européenne.
La recomposition actuelle ne se réduit donc pas à une opposition simpliste entre nations courageuses et nations défaillantes. Elle interroge la capacité du continent à se penser comme un acteur stratégique autonome, capable de définir ses priorités plutôt que de se laisser assigner un rôle dans un récit qui n’est pas le sien. La question centrale demeure : l’Europe veut‑elle être un sujet de la géopolitique mondiale, ou accepte‑t‑elle d’en rester l’objet ?
Dans cette interrogation, l’Espagne — par sa stabilité institutionnelle, sa profondeur géopolitique et son rôle discret mais décisif dans l’équilibre euro‑méditerranéen — pourrait bien incarner l’un des rares points d’appui pour une Europe qui cherche encore à se choisir elle‑même.





