L’Europe s’est longtemps pensée comme un continent post‑historique, protégé par la paix, la prospérité et l’idée rassurante que les conflits majeurs appartenaient à un passé révolu. Pendant des décennies, la guerre n’était plus qu’un chapitre dans les manuels scolaires, un souvenir transmis par les anciens, un avertissement moral plutôt qu’une possibilité concrète. Pourtant, le monde change, brutalement, et la question que l’on n’osait plus poser revient avec une force troublante : les populations européennes sont‑elles prêtes à la guerre ?
La réponse n’est ni simple ni confortable. Car l’Europe vit dans un paradoxe : elle est entourée de tensions, de conflits, de menaces hybrides, mais elle demeure profondément attachée à un modèle de société fondé sur la stabilité, le confort matériel et la prévisibilité. La paix est devenue non seulement un acquis, mais un réflexe culturel. Et c’est précisément ce qui rend la question si délicate.
Une société de paix confrontée à un monde de violence
Les Européens ont bâti leur identité contemporaine sur l’idée que la guerre est l’échec absolu. Ils ont investi dans l’éducation, la santé, la culture, la mobilité, la coopération. Ils ont fait de la négociation un art, de la diplomatie une seconde nature. Mais le monde, lui, ne suit plus ce rythme. Les crises se multiplient, les régimes autoritaires s’affirment, les frontières se tendent, les alliances se recomposent. Et l’Europe découvre, parfois avec stupeur, que la paix n’est pas un état naturel : c’est une construction fragile.
Une préparation mentale quasi inexistante
La plupart des Européens n’ont jamais connu la mobilisation, la conscription obligatoire, les rationnements, les abris, les sirènes, les files d’attente pour l’essentiel. Ils n’ont pas grandi avec l’idée que la guerre pouvait frapper leur ville, leur quartier, leur quotidien. Cette absence d’expérience est une force — elle témoigne de décennies de stabilité — mais aussi une faiblesse : comment se préparer à l’impensable quand on n’a jamais eu à l’imaginer ?
Les enquêtes d’opinion montrent un attachement profond à la paix, mais aussi une réticence à envisager l’effort, le sacrifice, la discipline collective qu’exigerait un conflit majeur. L’idée même de défense nationale apparaît souvent abstraite, lointaine, presque théorique.
Une Europe matériellement forte, psychologiquement fragile
Les États européens disposent d’armées professionnelles, de technologies avancées, de capacités de renseignement et de coopération. Sur le plan matériel, l’Europe n’est pas démunie. Mais la guerre n’est pas seulement une affaire de matériel. C’est une affaire de résilience, de cohésion, de volonté collective.
Et c’est là que le doute s’installe.
Car une société habituée à la liberté individuelle, à la mobilité permanente, à la consommation immédiate, peut‑elle accepter les contraintes extrêmes qu’impose un conflit ? Une génération élevée dans l’abondance peut‑elle supporter la rareté ? Une population habituée à la sécurité peut‑elle affronter la peur ?
La vraie question : veut‑on être prêts ?
Être prêt à la guerre ne signifie pas la souhaiter. Cela signifie reconnaître que le monde n’est plus celui que l’on croyait. Cela signifie accepter que la paix exige parfois de la force, de la lucidité, de la préparation. Cela signifie comprendre que l’impréparation n’est pas une protection, mais une vulnérabilité.
Les populations européennes ne sont peut‑être pas prêtes à la guerre. Mais elles peuvent — et doivent — être prêtes à défendre la paix.
La question n’est donc pas seulement : « Les Européens sont‑ils prêts à la guerre ? » La question est : « Les Européens sont‑ils prêts à regarder le monde tel qu’il est devenu ? »






