Un samedi soir d’hiver, dans une zone pavillonnaire de Seine‑Saint‑Denis, les lumières d’un ancien entrepôt s’allument les unes après les autres. À l’intérieur, une centaine de chaises en plastique, un podium, quelques instruments de musique. Rien qui évoque une cathédrale, ni même une paroisse traditionnelle. Et pourtant, à 19 heures, la salle se remplit d’une énergie presque palpable : chants rythmés, applaudissements, embrassades chaleureuses.
Nous sommes dans l’une des nombreuses églises évangéliques de la banlieue parisienne, un paysage religieux en pleine mutation. Leur croissance spectaculaire, leur dynamisme et leur implantation dans des quartiers populaires attirent autant la curiosité que les interrogations. Certaines voix évoquent même un risque de dérives sectaires, un sujet sensible que la Miviludes suit avec attention.
Un paysage religieux en pleine expansion
En Île‑de‑France, les églises de réveil et les assemblées pentecôtistes se sont multipliées dans des locaux modestes : anciens garages, boutiques désaffectées, salles polyvalentes. Leur implantation répond à une demande réelle : celle d’une spiritualité vivante, expressive, communautaire.
Leur public est jeune, souvent issu de l’immigration africaine ou antillaise, mais pas seulement. On y croise aussi des familles françaises séduites par un culte évangélique plus incarné que les liturgies traditionnelles.
« Ici, on prie, on chante, on vit ensemble », confie Makatana, 32 ans. « Ce n’est pas une église où l’on vient juste s’asseoir. »
Une ferveur qui fascine autant qu’elle interroge
Cette vitalité, si elle séduit, peut aussi surprendre. Les cultes durent parfois plusieurs heures, les prières sont intenses, les pasteurs charismatiques. Certains fidèles parlent de « délivrance », d’autres de « miracles ».
Pour les sociologues, rien d’anormal : le pentecôtisme repose sur une expression émotionnelle forte. Mais pour les autorités, la frontière entre ferveur et dérive peut parfois sembler ténue.
La Miviludes, chargée de surveiller les dérives sectaires en France, observe avec attention ce foisonnement religieux. Non pas pour stigmatiser, mais pour prévenir les excès : pressions financières, isolement social, discours culpabilisants. Des cas existent, marginaux mais réels.
Des pasteurs entre transparence et suspicion
La plupart des responsables évangéliques rejettent fermement toute accusation de dérive. Beaucoup sont formés, encadrés, affiliés à des fédérations reconnues.
« Nous sommes des églises transparentes », insiste le pasteur d’une assemblée de Montreuil. « Nos comptes sont publics, nos portes ouvertes. Nous accompagnons les gens, nous ne les enfermons pas. »
Pourtant, certains lieux restent opaques : pasteurs autoproclamés, structures non déclarées, discours exaltés. Dans ces cas‑là, les autorités locales, souvent alertées par des voisins ou des familles, tentent d’évaluer la situation sans heurter la liberté de culte, principe fondamental de la République.
Une réponse à un besoin de repères et de communauté
Pourquoi ces églises attirent‑elles autant ? La réponse tient en un mot : communauté. Dans des quartiers parfois marqués par la précarité, l’isolement ou la fragmentation sociale, ces communautés religieuses offrent un soutien concret : aide administrative, écoute, entraide, parfois même accompagnement professionnel.
« Quand j’ai perdu mon travail, c’est l’église qui m’a aidée », raconte Mireille, aide‑soignante à Aubervilliers. « Pas seulement spirituellement. Humainement. »
Un équilibre délicat pour la République
La France, fidèle à sa tradition laïque, doit composer avec cette réalité : encourager la liberté religieuse tout en veillant à ce qu’aucun groupe ne bascule dans l’emprise ou l’abus.
Les églises évangéliques franciliennes, dans leur immense majorité, ne posent aucun problème. Elles participent même à la vie sociale de quartiers parfois délaissés. Mais leur croissance rapide, leur diversité et l’absence d’un cadre institutionnel unifié imposent une vigilance mesurée, ni naïve ni excessive.






