En France, le libéralisme ressemble à une promesse toujours annoncée, jamais tenue. Malgré des penseurs prestigieux et des tentatives politiques récurrentes, il ne parvient pas à s’imposer dans un pays qui continue de regarder l’État comme un refuge et la liberté individuelle comme une inquiétude. Entre héritage jacobin, culture de la dépendance publique et méfiance instinctive envers le marché, les libéraux se heurtent à une société qui, depuis deux siècles, résiste à leur récit.
Il suffit d’observer la vie politique française pour constater une évidence que les intéressés préfèrent souvent contourner : les libéraux n’y arrivent pas. Ils n’y arrivent jamais vraiment. Ils surgissent, disparaissent, reviennent sous d’autres noms, d’autres étiquettes, d’autres promesses, mais le résultat est toujours le même : une influence marginale, une audience limitée, une suspicion tenace. Dans un pays qui se dit attaché aux libertés, la doctrine qui place la liberté au centre peine étrangement à trouver sa place.
Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il traverse la Ve République comme il traversait déjà la IIIe. Et il s’explique, notamment, par une singularité française : ici, l’État n’est pas un simple outil administratif, c’est un personnage central, presque un acteur sacré. On lui demande tout, on attend tout de lui, on lui reproche tout aussi. Dans un tel paysage, le libéralisme — qui propose de limiter le pouvoir, de responsabiliser les individus, de faire confiance à la société civile — apparaît comme une doctrine contre‑culturelle, presque étrangère.
Certes, la France a produit quelques‑uns des plus grands penseurs libéraux : Montesquieu, Constant, Tocqueville, Aron. Cependant, cette tradition intellectuelle n’a jamais réussi à se transformer en force politique durable. Elle reste confinée aux cercles académiques, aux think tanks, aux marges du débat public. Dès qu’elle tente de s’incarner dans un programme, elle se heurte à un mur culturel : la méfiance envers le marché, la fascination pour l’État, la nostalgie des grands récits collectifs.
Il faut dire que l’histoire n’a pas aidé. La Révolution française a associé la liberté non pas à la limitation du pouvoir, mais à sa réinvention. Le jacobinisme a imposé l’idée que l’émancipation passe par un État fort, garant de l’égalité et de l’unité. Le libéralisme, dans ce cadre, a été perçu comme une doctrine aristocratique, favorable aux intérêts particuliers. Cette suspicion, notamment, ressurgit à chaque réforme économique, à chaque débat sur les retraites, à chaque tentative de modernisation.
À cela s’ajoute une réalité sociologique : la faiblesse de la société civile. Là où les pays anglo‑saxons ont développé une culture de l’initiative locale, du bénévolat, de la responsabilité individuelle, la France a cultivé une culture de la délégation. On attend de l’État qu’il décide, qu’il protège, qu’il compense. Le libéralisme, qui valorise l’autonomie, se heurte à cette attente profondément enracinée.
Il existe aussi un obstacle psychologique. La France aime les ruptures, les grandes promesses, les refondations spectaculaires. Le libéralisme, qui propose des réformes graduelles, des compromis, des ajustements, manque de lyrisme dans un pays qui rêve de drames fondateurs. Il propose des limites là où la culture politique française valorise les volontés illimitées. Il propose des contre‑pouvoirs là où l’on cherche des figures providentielles.
Résultat : les libéraux apparaissent souvent comme des techniciens, des comptables, des réformateurs sans souffle. Ils parlent d’efficacité quand le pays réclame du sens. Ils parlent de responsabilité quand le pays réclame de la protection. Ils parlent de liberté quand le pays réclame de l’égalité.
Pourtant, la question n’est pas de savoir si les libéraux ont raison ou tort. Elle est de comprendre pourquoi leur discours ne prend pas. Et la réponse tient en une phrase : le libéralisme est en France une idée sans culture. Il n’a pas de terreau, pas de réflexes collectifs, pas de mémoire politique partagée. Il avance à contre‑courant d’une tradition qui valorise l’État, la centralisation, l’unité, la protection.
Les libéraux n’y arrivent pas en France parce qu’ils ne parlent pas la langue politique du pays. Et tant que cette langue ne changera pas — tant que la société française n’aura pas réconcilié son désir d’égalité avec la nécessité de la liberté — ils continueront de prêcher dans un désert où, parfois, une oreille s’ouvre, mais où rien ne s’enracine vraiment.





