Accueil / Social / Travail du sexe : le grand aveuglement français

Travail du sexe : le grand aveuglement français

Travailleuse du sexe dans une rue éclairée la nuit, illustrant la précarité et les enjeux de sécurité liés au travail sexuel en France.

Le débat français sur le travail du sexe est l’un des plus révélateurs de la difficulté du pays à affronter ce qui dérange. Dès que la question surgit, la discussion se referme sur des réflexes moraux, des postures idéologiques et des indignations automatiques. Pourtant, la prostitution existe, les travailleurs du sexe existent, et la société française continue de faire comme si elle pouvait régler la question en proclamant des principes. Cette stratégie d’évitement, qui se veut vertueuse, produit surtout de l’hypocrisie.

La loi de 2016, qui pénalise les clients, en est l’exemple le plus frappant. Présentée comme un progrès social, elle repose sur une idée simple : si l’on rend l’achat illégal, la prostitution disparaîtra. Or, toutes les enquêtes sociologiques montrent l’inverse. Le travail du sexe ne disparaît pas ; il se déplace. Il devient plus clandestin, plus risqué, plus dépendant d’intermédiaires. Les travailleurs du sexe perdent en sécurité, en autonomie, en capacité de filtrer les clients. On prétend les protéger, mais on les pousse dans des zones où la violence est plus probable. Ce paradoxe est rarement assumé : il contredit trop frontalement le récit politique officiel.

Le débat français souffre d’un autre tabou : la parole des travailleurs du sexe eux‑mêmes. On parle d’eux, jamais avec eux. On les décrit comme victimes absolues ou comme symboles d’un système patriarcal, mais on refuse d’entendre ceux qui revendiquent une autonomie professionnelle. Cette invisibilisation est d’autant plus frappante que la France se targue de défendre la participation citoyenne. Dès que les premiers concernés expriment une position qui ne correspond pas au cadre abolitionniste dominant, leur parole est disqualifiée, suspectée, pathologisée. Le pays qui aime tant se dire universaliste peine à accepter que des individus puissent avoir des trajectoires qui échappent à ses catégories morales.

Le travail du sexe met aussi en lumière une contradiction profonde du modèle social français. D’un côté, on affirme que le corps est hors du marché. De l’autre, on tolère — voire on encourage — des formes de travail où le corps est mobilisé, exposé, épuisé : travail domestique, soins, plateformes de livraison, métiers du care. La frontière entre ce qui serait « vendable » et ce qui ne le serait pas repose moins sur une logique cohérente que sur des tabous culturels. Le travail du sexe devient alors un exutoire symbolique : on y projette ce que l’on refuse de voir ailleurs, notamment la précarisation généralisée du travail.

Un autre non‑dit structure le débat : la diversité des situations. Il existe des personnes contraintes, exploitées, victimes de traite. Il existe aussi des personnes qui exercent volontairement, qui revendiquent un statut professionnel, qui demandent des droits sociaux plutôt qu’une abolition abstraite. Entre ces deux pôles, une multitude de trajectoires hybrides, mouvantes, complexes. Réduire cette diversité à une seule catégorie — la victime — permet de simplifier le débat, mais au prix d’une déformation de la réalité. La sociologie montre que les politiques publiques les plus efficaces sont celles qui partent des situations concrètes, pas des représentations morales.

Le travail du sexe oblige enfin la France à regarder en face sa relation ambivalente à la vulnérabilité. Le pays oscille entre deux extrêmes : la compassion paternaliste et la condamnation morale. Dans les deux cas, les travailleurs du sexe sont dépossédés de leur capacité d’agir. On les protège malgré eux ou on les juge sans les écouter. Cette oscillation empêche toute réflexion pragmatique sur les droits, la sécurité, la santé, la protection sociale. Elle empêche aussi de penser la lutte contre l’exploitation de manière efficace, c’est‑à‑dire en collaboration avec les premiers concernés.

Le débat sur le travail du sexe n’est pas un débat marginal. Il révèle les tensions profondes entre morale et politique, entre principes proclamés et réalités vécues, entre volonté de protéger et incapacité à reconnaître la pluralité des expériences humaines. Tant que la France continuera à aborder cette question en évitant ce qui dérange, elle prolongera un malentendu qui, depuis trop longtemps, confond vertu affichée et justice réelle.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!