L’annonce, aussi soudaine que spectaculaire, de l’arrestation de Nicolás Maduro par les États‑Unis — aussitôt démentie, aussitôt commentée — a replacé le Venezuela au centre du tumulte diplomatique mondial. Mais derrière cette actualité brûlante se cache une histoire plus ancienne, presque oubliée : celle d’un pays d’Amérique latine où la présence corse ne fut pas seulement visible, mais déterminante. Une histoire où l’île de Beauté, par-delà l’Atlantique, a façonné le destin d’une nation.
Deux présidents corses pour une République latino‑américaine
On l’ignore souvent, mais le Venezuela est l’un des rares États au monde à avoir été dirigé, à deux reprises, par des descendants directs de l’émigration corse. Raúl Leoni (1964‑1969) et Jaime Lusinchi (1983‑1989) — tous deux issus de familles installées au XIXᵉ siècle — incarnent cette réussite politique inattendue. Leur ascension témoigne de l’intégration profonde d’une communauté insulaire qui, partie de villages du Nebbiu ou du Cap Corse, a su s’imposer dans les cercles du pouvoir vénézuélien.
L’élection de 1963 reste, à cet égard, un épisode presque romanesque : le second tour opposa Raúl Leoni à Arturo Uslar Pietri, lui aussi d’origine corse. Quelle que fût l’issue du scrutin, la présidence devait revenir à un héritier de l’île. Ce moment singulier, abondamment commenté à l’époque, symbolisait la pleine reconnaissance d’une diaspora longtemps discrète mais solidement enracinée.
Raúl Leoni, un pont vivant entre Muratu et Caracas
Raúl Leoni incarne mieux que quiconque ce lien transatlantique. Petit‑fils de Bertollu Leoni, originaire de Zicavu, et fils de Clemente Leoni, né à Muratu, il porte en lui la mémoire d’une Corse rurale marquée par l’exode. Muratu, village du Nebbiu, connaît alors une émigration massive : familles entières quittent l’île, emportant avec elles leur langue, leurs usages, leurs réseaux. Le Venezuela devient l’un des principaux horizons de cette diaspora.
Élu président, Leoni ne reniera jamais ses racines. En 1970, il revient à Muratu, accueilli par la municipalité et par une foule émue. Cette visite unique, restée dans les mémoires, scelle la reconnaissance de sa double appartenance. Aujourd’hui encore, le plus grand barrage hydroélectrique du Venezuela porte son nom — ultime trace de cette filiation insulaire.
Une présence ancienne, née de la mer et du commerce
La relation entre la Corse et le Venezuela ne date pas du XXᵉ siècle. Elle plonge ses racines dans l’époque génoise, lorsque missionnaires et marins quittent l’île pour les Amériques. Mais c’est au XIXᵉ siècle, sous Napoléon III, que l’émigration s’intensifie. Le déclin de l’agriculture traditionnelle — vin, olive, châtaigne — conjugué à une forte croissance démographique après l’éradication du paludisme, pousse de nombreuses familles à partir.
Dès les années 1830, des Corses s’installent à Carúpano, où ils fondent des maisons d’exportation de cacao, dont la célèbre Franceschi & Cie. À la fin du siècle, une nouvelle vague migratoire renforce cette communauté, bientôt surnommée Los Corsos. Originaires surtout du Cap Corse, ils dominent le commerce du cacao, du café et du rhum, modernisent les infrastructures, développent les ports, les routes, le télégraphe. Leur influence économique est considérable.
L’âge d’or et la rupture
Cette prospérité sera brutalement interrompue sous la dictature de Cipriano Castro. Le blocus international, la crise agricole et la méfiance du pouvoir envers les élites commerçantes entraînent, en 1908, l’expulsion massive des producteurs corses de la région de Carúpano. Beaucoup se replient vers Caracas ou d’autres villes, où ils reconstruisent patiemment leurs activités.
Une diaspora devenue force politique, intellectuelle et économique
Au fil des décennies, les familles corses s’intègrent pleinement à la société vénézuélienne. Certaines accèdent aux plus hautes responsabilités de l’État — Leoni, Lusinchi — d’autres jouent un rôle majeur dans la presse, l’université, le commerce ou l’industrie. Leur influence dépasse largement leur poids démographique : elle repose sur des réseaux familiaux solides, un sens aigu de l’entreprise et une capacité d’adaptation remarquable.
Un héritage qui résonne encore
Aujourd’hui, malgré la crise profonde que traverse le Venezuela, les descendants d’émigrés corses demeurent nombreux. Ils perpétuent une mémoire commune, faite de récits de traversée, de réussite, parfois de déchirement. De Muratu à Caracas, de Zicavu à Ciudad Bolívar, les liens n’ont jamais été totalement rompus. Ils rappellent que l’émigration corse, loin d’être un simple exode économique, a contribué à façonner le destin d’autres nations.
Dans le tumulte actuel, cette histoire singulière réapparaît comme un fil discret mais tenace, reliant la Méditerranée aux Caraïbes. Une page méconnue, mais essentielle, de l’aventure corse dans le monde.






