L’idée semblait autrefois relever de la fiction géopolitique. Elle s’impose désormais comme une hypothèse que Copenhague prend au sérieux : celle d’un affrontement militaire direct entre le Danemark et les États‑Unis, deux alliés historiques de l’OTAN, en cas d’invasion du Groenland. Ce scénario improbable, mais désormais évoqué publiquement, révèle l’ampleur des tensions géopolitiques dans l’Arctique, région devenue stratégique pour les grandes puissances.
Selon le quotidien danois Berlingske, les responsables de la défense danoise ont confirmé que les forces armées sont légalement tenues de résister à toute tentative d’occupation du Groenland, y compris si elle venait de Washington. Cette obligation découle d’un décret royal de 1952, hérité de la Guerre froide, qui ordonne aux unités d’« engager le combat sans délai » en cas d’attaque contre le territoire national. Ce texte, conçu pour éviter une répétition du traumatisme de 1940, impose aux soldats de défendre la souveraineté danoise même face à un allié.
Dans ce contexte, les déclarations venues de Washington ont fait l’effet d’un choc diplomatique. La Maison-Blanche a réaffirmé que la prise de contrôle du Groenland restait une « priorité de sécurité nationale » et que « le recours à l’armée américaine » demeurait une option. Une affirmation qui place le Danemark dans une position inédite : devoir envisager un affrontement avec son principal partenaire stratégique.
Cette escalade verbale intervient alors que plusieurs pays européens — la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, le Royaume‑Uni et le Danemark — ont exhorté Washington à respecter la souveraineté du Groenland. Emmanuel Macron a déclaré qu’il ne pouvait imaginer un scénario dans lequel les États‑Unis violeraient cette souveraineté. Paris, Berlin et Varsovie travaillent désormais à un plan d’action commun au cas où Washington mettrait ses menaces à exécution, signe que les relations transatlantiques traversent une zone de turbulences.
Face à ces tensions, certains responsables américains tentent d’adoucir le discours. Le secrétaire d’État Marco Rubio a indiqué que Washington « préférerait acheter le Groenland plutôt que de s’en emparer par la force », rappelant les précédentes tentatives américaines d’acquisition de l’île. L’intérêt stratégique des États‑Unis pour le Groenland arctique n’a rien de nouveau : un accord de défense signé en 1951 accorde à Washington un accès militaire étendu à l’île. Pendant la Guerre froide, les États‑Unis y exploitaient près de 50 bases et stations radar. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une seule : la base spatiale de Pituffik, élément clé du dispositif de surveillance dans l’Arctique.
Jamais depuis la fin de la Guerre froide la question de la souveraineté du Groenland n’avait suscité une telle crispation entre alliés. Le Danemark, lié à Washington par des décennies de coopération militaire, se retrouve face à un dilemme inédit : affirmer sa souveraineté tout en évitant une rupture stratégique avec les États‑Unis. L’Arctique, longtemps perçu comme une périphérie glacée, s’impose désormais comme un théâtre central des rivalités internationales. Et le Groenland, immense territoire riche en ressources et positionné sur les routes polaires émergentes, en est devenu l’un des enjeux les plus sensibles.
Dans ce jeu d’équilibres instables, le Danemark se prépare à un scénario qu’il espère ne jamais voir se réaliser : devoir défendre son territoire contre son propre allié. Une perspective qui illustre à quel point la géopolitique arctique, la souveraineté territoriale et les intérêts stratégiques américains redessinent aujourd’hui les rapports de force mondiaux.






