Hier païens autoproclamés, aujourd’hui cathos « tradi » : les identitaires se découvrent une ferveur religieuse. Du rejet du « christianisme oriental » à l’embrigadement sous la bannière du Sacré‑Cœur, une partie de l’extrême droite française recycle désormais la foi comme un matériau politique, un réservoir de symboles destiné à donner une épaisseur civilisationnelle à son récit. Cette conversion soudaine n’a rien d’une quête spirituelle : elle relève d’une stratégie culturelle. Mais ce phénomène, spectaculaire en surface, n’est intelligible qu’à la lumière d’une transformation plus profonde de la société française : l’effacement progressif du christianisme comme matrice culturelle commune, et la recomposition conflictuelle de son héritage.
Car la France contemporaine est traversée par une tension paradoxale. D’un côté, une gauche antichrétienne qui voit dans le catholicisme l’ultime bastion d’un ordre moral à déconstruire ; de l’autre, une Église fragilisée, travaillée par ses propres hésitations, parfois tentée de s’excuser d’exister. Entre ces deux pôles, un espace vacant s’est ouvert : celui d’un christianisme devenu minoritaire, contesté de l’extérieur et soupçonné de l’intérieur, et dont certains acteurs politiques cherchent à s’emparer pour y projeter leurs fantasmes identitaires.
Cette double hostilité — externe et interne — dit quelque chose de la société française. Elle révèle un pays qui ne sait plus très bien quoi faire de son héritage religieux : ni l’assumer, ni le transmettre, ni le critiquer sereinement. La laïcité, jadis principe d’équilibre, est devenue un champ de bataille symbolique. Le catholicisme, longtemps culture majoritaire, est désormais perçu soit comme un vestige réactionnaire, soit comme un embarras institutionnel. Et c’est précisément dans ce vide que s’engouffrent les entrepreneurs identitaires, qui réinventent un catholicisme de combat, vidé de sa substance théologique mais saturé de signifiants politiques.
Pourtant, la fragilité du christianisme français ne vient pas seulement de ses adversaires. Elle vient aussi de l’Église elle‑même, de ses prudences, de ses réflexes d’autocensure, de sa peur d’être accusée. Rémi Brague l’a souvent souligné : une religion qui parle en s’excusant, qui cherche d’abord à se rendre acceptable avant de se rendre audible, se condamne à l’insignifiance. Une minorité qui n’assume pas sa minorité devient une minorité honteuse, incapable de transmettre ce qu’elle porte. Or, la minorisation du christianisme n’est pas en soi une catastrophe ; elle pourrait même être une chance, si elle s’accompagnait d’une parole plus claire, plus libre, plus enracinée.
La société française, elle, se trouve à un moment charnière. Elle oscille entre la tentation de l’amnésie — effacer l’héritage chrétien pour mieux célébrer l’individu souverain — et la tentation de la réinvention identitaire — transformer cet héritage en drapeau civilisationnel. Dans les deux cas, le christianisme est instrumentalisé : soit comme repoussoir, soit comme emblème. Rarement comme tradition vivante, capable de se dire sans se renier, de dialoguer sans se dissoudre.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le christianisme redeviendra majoritaire : il ne le sera probablement plus. La question est de savoir s’il acceptera d’être une minorité qui ne s’excuse pas, une minorité qui parle depuis son propre centre, une minorité qui ne confond pas humilité et effacement. Car une société qui ne sait plus d’où elle vient devient vulnérable aux récits les plus simplistes, aux récupérations les plus grossières, aux identités les plus fabriquées.
La France n’est pas menacée par le retour du religieux ; elle l’est par la perte de sens. Et le christianisme, pour peu qu’il cesse de s’excuser d’être lui‑même, pourrait encore contribuer à cette quête de sens — non comme instrument politique, mais comme tradition spirituelle capable d’éclairer, sans dominer, un monde qui vacille.






