Dans le paysage de l’économie française, où se croisent écoles de pensée, controverses doctrinales et mutations financières, rares sont les figures capables d’imposer une voix à la fois mesurée, exigeante et durable. Christian de Boissieu, économiste français de premier plan, membre de l’Académie des technologies et spécialiste reconnu des questions monétaires, bancaires et de régulation financière, appartient à cette catégorie d’esprits qui éclairent plus qu’ils n’amènent.
Né en 1947 à Boulogne-Billancourt, issu d’une famille où le service public est une tradition, il s’est très tôt imposé comme l’un des universitaires les plus rigoureux de sa génération. Formé à Sciences Po, agrégé de sciences économiques, docteur d’État, il incarne cette tradition française de l’économie académique qui refuse les simplifications et cultive la nuance. Son parcours — de Paris I à Harvard, de Northwestern au Collège d’Europe — témoigne d’une curiosité intellectuelle rare et d’une volonté constante de confronter les modèles théoriques aux réalités de l’économie internationale.
Mais Christian de Boissieu n’est pas seulement un professeur : il est un acteur majeur de la finance mondiale et de la régulation des marchés financiers. Conseiller de la Banque mondiale, expert auprès de la Commission européenne, vice‑président du Cercle des économistes, membre du Collège de l’Autorité des marchés financiers (AMF), il a accompagné les grandes transformations du système financier contemporain. Avant la crise des subprimes, il alertait déjà sur les fragilités systémiques d’un monde trop confiant dans l’autorégulation des marchés.
Son positionnement intellectuel, souvent qualifié de wicksellien, l’a conduit à défendre une politique de l’offre fondée sur la compétitivité, l’investissement et la stabilité monétaire. Chez lui, la politique de l’offre n’est ni un dogme néolibéral ni un slogan : c’est une méthode d’analyse, une manière de penser les incitations économiques, la structure des marchés et la capacité d’un pays à affronter la mondialisation. Cette approche, qui irrigue nombre de ses interventions médiatiques, l’a imposé comme l’un des experts les plus écoutés sur les questions de croissance, d’euro, de construction européenne et de marchés financiers.
Son engagement européen, justement, s’inscrit dans une vision cohérente de l’intégration économique. Il a soutenu l’introduction de l’euro comme instrument de stabilisation des marchés de devises, défendu la directive Bolkestein, le processus de Bologne, et plaidé pour une Europe ouverte, compétitive et structurée par la circulation des capitaux. Cette position, parfois contestée, témoigne d’une fidélité à une certaine idée de l’Europe : celle d’un espace économique capable de rivaliser avec les grandes puissances financières mondiales.
À cette dimension doctrinale s’ajoute une pratique institutionnelle impressionnante. Membre du Conseil d’analyse économique, du Conseil économique de défense, du Conseil d’orientation pour l’emploi, il a contribué à façonner les politiques publiques françaises dans des domaines allant de la régulation financière à la croissance économique, en passant par la gouvernance européenne. Son rôle au sein de l’AMF, notamment, illustre cette capacité à conjuguer expertise technique et sens de l’intérêt général.
Enfin, Christian de Boissieu est un passeur. Chroniqueur dans les grands médias économiques — Les Échos, Le Monde, La Tribune, Bloomberg TV — il a toujours considéré que l’économiste avait un devoir de pédagogie. À l’heure où l’économie est trop souvent réduite à des indignations ou à des chiffres bruts, il rappelle que la pensée économique est d’abord une discipline de la mesure, de la responsabilité et de la cohérence.
Dans un monde saturé de certitudes instantanées, où les crises financières se succèdent et où les repères vacillent, Christian de Boissieu incarne une forme de classicisme intellectuel qui n’a rien de passéiste. C’est un classicisme qui refuse les simplifications, qui préfère la rigueur à la posture, la réflexion à l’invective. Et c’est peut‑être cela, au fond, qui fait de lui l’une des grandes figures de l’économie française contemporaine : un économiste qui ne cherche pas à avoir raison contre tous, mais à comprendre avant de juger.





