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Ambazonie : une crise anglophone qui met à l’épreuve l’unité du Cameroun

La crise anglophone en Ambazonie révèle les tensions entre fédéralisme, décentralisation et répression au Cameroun, plongeant le pays dans une impasse politique.

Au début des années 1990, alors que le Cameroun s’ouvre au multipartisme, la question du Cameroun anglophone refait surface avec vigueur. Le mouvement All Anglophone Congress conteste la légitimité du référendum de 1972, qui avait aboli la République fédérale du Cameroun, et réclame un retour au fédéralisme. Dans le même temps, des groupes plus radicaux envisagent déjà la sécession du Southern Cameroons. Pour contenir ces revendications, le pouvoir introduit en 1996 une réforme constitutionnelle instaurant des « collectivités territoriales décentralisées ». Une décentralisation largement théorique, qui accorde aux dix régions — y compris les deux régions anglophones — une autonomie limitée, tout en maintenant un contrôle centralisé très strict.

Ces tensions, jamais résolues, ressurgissent en octobre 2016. Avocats, enseignants puis une large partie de la population dénoncent la francophonisation du système judiciaire et éducatif dans les régions anglophones, ainsi que la marginalisation persistante du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les griefs sont les mêmes qu’au début des années 1990, mais cette fois, le climat politique est plus explosif.

Le 1er octobre 2017 marque un tournant. À cette date symbolique, une frange du mouvement proclame l’indépendance de l’Ambazonie, nom choisi pour rompre avec l’héritage colonial et affirmer une identité politique distincte. Des foules massives descendent dans les rues pour soutenir cette proclamation. La réponse des autorités camerounaises est immédiate et brutale : répression, arrestations, violences documentées et largement relayées sur les réseaux sociaux. Si le gouvernement condamne officiellement les violences « d’où qu’elles viennent », seuls les leaders anglophones sont arrêtés. Aucune enquête indépendante n’est ouverte sur les exactions commises contre les civils, malgré les appels répétés de l’ONU. Cette impunité renforce le sentiment d’injustice et nourrit la radicalisation d’une partie de la population.

Quelques concessions émergent pourtant à la suite de négociations avec les syndicats d’avocats et d’enseignants : redéploiement d’enseignants francophones, création d’une Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, ouverture d’une section de common law à la Cour suprême et à l’École nationale de l’Administration et de la magistrature. Mais ces mesures, jugées insuffisantes, ne répondent pas à la question centrale : la forme de l’État. Pour le pouvoir, elle demeure « non négociable ». Quant au « dialogue inclusif » réclamé par de nombreux acteurs politiques, il reste absent de l’agenda officiel.

Le Cameroun se retrouve aujourd’hui dans une impasse politique profonde. Les positions se sont durcies, les lignes de fracture se sont élargies, et la violence s’est installée durablement dans les régions anglophones. Pourtant, une gouvernance plus responsable — capable de reconnaître ses propres responsabilités, d’engager un véritable dialogue et de dépasser la seule réponse sécuritaire — pourrait encore préserver l’unité du pays. Elle permettrait surtout de valoriser ce qui fait la singularité du Cameroun : une identité bilingue, multiculturelle, et potentiellement fédératrice, si elle était pleinement assumée.

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