Au croisement de la danse, du soin et de l’écoute profonde du corps, Mélanie Paolettoni accompagne des patients atteints de cancer avec une douceur rare et une présence qui répare. Formée à la danse jazz et classique ( professeur et chorégraphe depuis plus de 20 ans ) et engagée depuis plus de 6 ans dans l’accompagnement en oncologie, elle redonne au mouvement sa fonction essentielle : aider la vie à circuler là où elle vacille. Rencontre avec une femme qui fait du geste un refuge et de la lenteur une force.

VDA/. Votre pratique mêle danse, soin et écoute du corps. Comment parvenez-vous à transformer un geste artistique en un espace thérapeutique pour des personnes fragilisées par la maladie ?
« La métamorphose s’opère au moment où l’on déplace le curseur : on passe du « paraître » (l’esthétique pure du spectacle) à « l’être » (le ressenti profond).
Dans mon parcours de chorégraphe, le geste devait être précis, puissant, projeté vers un public. En oncologie, le geste devient une conversation intime entre le patient et son propre corps. Pour transformer cet art en soin, je m’appuie sur quatre piliers :
- Le renforcement musculaire par la précision, pas par la force : C’est là que réside le secret de la danse adaptée. On ne travaille jamais « en force » ou en tension, car le corps est déjà éprouvé par les traitements. Pourtant, par le biais de l’alignement, du gainage profond et de la résistance douce, on obtient un résultat étonnant.
On sollicite des muscles que les patients pensaient avoir perdus. C’est une reconstruction « invisible » : on redonne de la tonicité et du maintien sans jamais passer par la douleur. La douceur est ici un outil de performance.
- Dépouiller la technique pour ne garder que l’essence : J’utilise mes bases de jazz et de classique — le travail sur l’axe, la respiration, la fluidité — mais je les adapte à la réalité physique du moment. Si un bras ne peut pas se lever par manque de force ou à cause d’une chirurgie, nous travaillons sur l’intention du mouvement, sur la vibration. Le geste artistique ne s’arrête pas là où le muscle fatigue ; il continue dans l’esprit.
- Réappropriation de l’image corporelle : La maladie « médicalise » le corps. On le touche pour soigner, pour piquer, pour opérer. Par la danse, je propose aux patients de toucher leur corps pour créer. Le geste devient alors un territoire de liberté. Ce n’est plus un corps « malade », c’est un corps qui raconte une histoire, qui retrouve sa verticalité et sa reconstruction.
- La lenteur comme porte d’entrée : Dans la danse, on cherche souvent la performance et la vitesse. Ici, la lenteur est une force. Elle permet une écoute millimétrée. En ralentissant le mouvement, on sécurise les patients, on apaise le système nerveux et on crée ce fameux « refuge ».
Transformer le geste artistique en espace thérapeutique, c’est finalement dire aux patients : « Votre corps n’est pas votre ennemi. Sous la fatigue, il y a une force qui ne demande qu’à s’exprimer à nouveau, avec grâce et efficacité. » »
VDA/. Vous accompagnez des patients dans des moments où le corps devient parfois un territoire douloureux. Comment redonne-t-on confiance à un corps qui a été éprouvé, abîmé ou trahi ?
« Redonner confiance à un corps qui se sent trahi par la maladie est avant tout une aventure de partage et d’humanité. Pour une femme et un homme, voir son corps abîmé par les traitements ou éprouvé par la douleur est une épreuve profonde qui brise l’image de soi et le sentiment de sécurité intérieure. Mon rôle n’est pas de nier cette souffrance, mais de proposer une réconciliation.
Pour que la confiance renaisse, je m’appuie sur des leviers essentiels :
- La bienveillance pour réparer le lien : C’est le socle absolu. Face à un corps que l’on ne reconnaît plus, je propose un espace de sécurité totale, sans jugement. Cette bienveillance permet aux patients de poser un regard plus doux sur eux-mêmes. On ne force pas un corps « trahi », on l’invite avec une justesse étonnante à retrouver sa mobilité par la douceur, et non par la contrainte.
- La joie et le bonheur de se retrouver : Mon immense plaisir est de rendre les patients heureux. Le rire et le sourire sont des outils de reconstruction puissants. Quand la musique démarre, la maladie s’efface pour laisser place à la vie. Voir un patient retrouver le bonheur de bouger malgré tout, c’est voir l’étincelle de vie reprendre le dessus sur le sentiment d’avoir été « abîmé ».
- Un lien social d’une force inouïe : La maladie isole, mais la danse rassemble. Il se crée entre ces femmes et ces hommes un lien social très fort, une sororité où l’on se comprend d’un regard. Faire partie d’un collectif permet de transformer la solitude de la maladie en une force collective. On ne porte plus son corps éprouvé seul, on le met en mouvement ensemble.
- Le bonheur profond de « faire du bien » : J’éprouve une satisfaction immense à voir les visages s’éclairer. Mon moteur, c’est ce bonheur de voir un patient se redresser, gagner en tonus et surtout, retrouver sa propre lumière. Savoir que j’ai contribué à transformer un moment de douleur en un moment de pur bonheur est ce qui donne tout son sens à mon engagement.
Redonner confiance, c’est finalement dire à chaque patient : « Ton corps a été éprouvé, mais il est encore capable de grâce et de vie. » C’est cette humanité partagée qui permet de transformer la trahison du corps en un nouveau chemin de résilience. »
VDA/. Vous parlez souvent de “douceur active”, une douceur qui soutient sans infantiliser. Comment cette philosophie guide-t-elle votre manière d’être présente auprès des patients ?
« La « douceur active », c’est pour moi l’équilibre parfait entre l’empathie et l’exigence bienveillante. Face à la maladie, on a parfois tendance à vouloir surprotéger les patients, au risque de les enfermer dans leur fragilité. Ma philosophie est inverse : je les regarde comme des élèves, des danseuses et des danseurs, pas seulement comme des patients.

Cette approche guide ma présence au quotidien à travers plusieurs points :
- Le respect de l’autonomie : Soutenir sans infantiliser, c’est redonner le pouvoir au patient. Je ne fais pas « à la place de », j’accompagne le mouvement. La douceur réside dans l’écoute du rythme de chacun, mais le côté « actif » consiste à encourager le dépassement de soi. C’est une main tendue qui invite à se lever, pas une béquille sur laquelle on s’effondre.
- La précision technique au service du soin : Ma rigueur de professeur de danse ne disparaît pas à l’hôpital. Au contraire, elle est un gage de sécurité. Proposer un exercice précis, c’est reconnaître les capacités de l’autre. Lorsqu’un patient réussit un mouvement complexe, il ne ressent pas de la pitié, mais de la fierté. il réalise qu’il est encore capable de force et de coordination.
- Une présence authentique et humaine : Être présent, c’est être dans une écoute profonde de l’instant. Parfois, la douceur active, c’est savoir accueillir une larme puis, l’instant d’après, lancer une musique entraînante pour transformer cette émotion en mouvement. C’est cette humanité qui crée un climat de confiance où l’on peut travailler sérieusement sans se prendre au sérieux.
- Le plaisir de l’effort : Il y a un bonheur immense à voir un patient sortir de sa fatigue grâce à cette dynamique. La douceur active permet de retrouver une tonicité physique et mentale. C’est ce mélange de tendresse et de dynamisme qui permet de faire circuler la joie dans les couloirs de l’hôpital.

VDA/ Dans un monde où tout s’accélère, votre travail semble réhabiliter la lenteur, l’attention et la présence. Pourquoi ces valeurs sont-elles essentielles pour accompagner la maladie et, plus largement, pour accompagner la vie ?
« Dans mon approche, la lenteur n’est pas une absence d’action, c’est une forme de précision absolue. Face à la maladie, tout va souvent trop vite : les diagnostics, les traitements, les rendez-vous médicaux. Réhabiliter la lenteur, c’est offrir aux patientes le luxe de se réapproprier leur propre temps.
Ces valeurs sont essentielles pour plusieurs raisons :
- Le temps de la progression durable : Contrairement à une consommation immédiate du sport ou du loisir, je m’inscris dans un travail sur le long terme. Chaque pathologie est différente, chaque corps a son propre calendrier de cicatrisation ou de fatigue. En prenant le temps, nous pouvons construire une progression solide, étape par étape. Ce n’est pas une course, c’est un cheminement où l’on respecte les limites d’aujourd’hui pour mieux les dépasser demain.
- S’adapter à la singularité de chacun : La lenteur et l’attention me permettent d’ajuster ma pédagogie aux spécificités de chaque parcours. On ne peut pas accompagner avec justesse si l’on est pressé. Cette présence attentive me permet de voir ce qu’un regard rapide ne verrait pas : une épaule qui se libère, une respiration qui s’apaise, un muscle qui se réveille. C’est dans cette continuité que les résultats sont les plus profonds et les plus stables.
- La présence comme socle de la rencontre : Être pleinement présente, c’est dire à l’autre : « Tu existes et je t’écoute ». Dans le cadre de la maladie, ce sentiment d’être reconnue au-delà du dossier médical est fondamental. Cela crée une solidarité d’une force inouïe qui soutient les patients sur la durée. On ne se sent plus seul face à l’épreuve, on avance au sein d’un collectif soudé qui prend le temps de vivre chaque instant.
- Le bonheur de voir le chemin parcouru : Travailler sur le long terme me donne le privilège immense d’observer des transformations profondes. Voir des femmes et des hommes qui arrivaient parfois très diminués, retrouver mois après mois leur rayonnement naturel, la coordination et la joie de vivre, est mon plus grand bonheur. Cette progression, c’est la vie qui reprend du terrain, avec patience et détermination.






