Après dix années d’une direction créative saluée tant par la critique que par les marchés, le designer belgo-italien quitte la Maison de la rive gauche. Un départ orchestré qui s’inscrit dans une phase de réorganisation profonde du géant du luxe mené par Luca de Meo.
C’est un communiqué d’une sobriété très étudiée, publié en début de matinée, qui a officialisé ce que les cercles avertis de la mode murmuraient depuis plusieurs semaines. Anthony Vaccarello, 44 ans, quitte ses fonctions de directeur artistique chez Saint Laurent. Une page de dix ans se tourne pour la marque phare du groupe Kering, au terme d’un cycle créatif exceptionnellement long pour l’industrie contemporaine du luxe.
Dans ce document institutionnel, l’état-major du groupe multiplie les marques de gratitude. Cédric Charbit, Président-Directeur général d’Yves Saint Laurent, salue une « trajectoire remarquable » et une montée en puissance de la « désirabilité » de la marque. De son côté, Luca de Meo, Directeur général de Kering, exprime sa reconnaissance pour cet apport au « rayonnement de l’une des plus grandes Maisons de couture françaises », tout en évoquant l’ouverture d’un « nouveau chapitre ».
Sous ces formules d’usage soigneusement pesées se cache une réalité financière et stratégique majeure : Saint Laurent perd l’architecte de son dernier « âge d’or ».
Une décennie de rentabilité et d’ancrage culturel
Nommé en 2016 pour succéder à Hedi Slimane, Anthony Vaccarello avait la lourde tâche d’assumer l’héritage de la griffe tout en renouvelant son attrait. En une décennie, le créateur a su imposer une silhouette acérée, ultra-désirable et immédiatement reconnaissable, mêlant rigueur des coupes, sensualité assumée et références au vestiaire historique du fondateur.
Mais le succès de Vaccarello ne fut pas uniquement esthétique ; il fut éminemment comptable. Sous son impulsion, Saint Laurent est devenue la deuxième locomotive financière du groupe Kering derrière Gucci, franchissant des capes de rentabilité historiques et attirant une clientèle internationale plus jeune et fortunée.
En parallèle, le designer a élargi le champ de marque de la Maison, notamment en lançant Saint Laurent Productions, filiale dédiée au cinéma d’auteur — une initiative pionnière qui a permis à la griffe de rayonner à Cannes tout en renforçant son magistère culturel.
L’ombre de la réorganisation chez Kering
Ce départ intervient dans un contexte global d’incertitude pour le secteur du luxe, confronté à la décélération de la demande asiatique et au resserrement des dépenses de la clientèle aspirationnelle. Pour le groupe Kering, qui a entrepris un vaste plan de relance sous la houlette de sa nouvelle gouvernance, la stabilité des marques piliers représentait jusqu’à présent un ancrage précieux.
Si le communiqué ne donne aucune précision sur les raisons profondes de ce départ, plusieurs observateurs y voient la volonté réciproque de ne pas faire la « saison de trop ». Après dix ans d’un rythme effréné de collections et de défilés événements au pied de la tour Eiffel, Anthony Vaccarello laisserait une Maison au sommet de son image, évitant ainsi l’essoufflement créatif.
La bataille de la succession est ouverte
La question est désormais sur toutes les lèvres au sein du Triangle d’or parisien : qui aura la charge d’incarner le futur créatif de Saint Laurent ?
Alors que la Maison indique qu’elle annoncera « prochainement sa nouvelle direction créative », les spéculations vont bon train. Dans les salons de la mode, plusieurs noms circulent déjà avec insistance pour reprendre le flambeau, alors que le mercato des designers bat son plein à Paris, Milan et Londres.
Le successeur héritera d’une machine parfaitement huilée, mais au défi immense : maintenir le niveau d’exigence et d’attractivité fixé par Anthony Vaccarello, tout en réinventant le récit d’une institution soixantenaire. Pour Kering, le choix s’avère crucial : le moindre faux pas sur son deuxième actif le plus stratégique serait scruté de très près par les marchés financiers.






