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Entre Latour et Jonas : l’écologie française à l’épreuve du Green Party britannique

Illustration conceptuelle représentant la rencontre entre l’écologie politique française et le Green Party britannique, avec des références symboliques à Latour, Jonas et Gorz.

Comparer l’écologie politique française au Green Party britannique n’a rien d’un exercice de mimétisme institutionnel. C’est, plus profondément, interroger la manière dont une idée — l’écologie — se déploie dans des cultures politiques distinctes, et comment elle parvient, ou non, à se traduire en force structurante. Certes, les contextes diffèrent ; néanmoins, la comparaison éclaire les angles morts de l’écologie française, et révèle ce que Bruno Latour appelait « la difficulté de faire entrer le monde dans la politique ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non d’un programme, mais d’un déplacement du politique. Le Green Party britannique, malgré un système électoral qui lui est défavorable, a su incarner une écologie qui ne se réduit ni à la dénonciation, ni à la technocratie climatique. Il a compris que l’écologie n’est pas un supplément moral, mais une reconfiguration du rapport au monde, au sens où Latour l’entendait : une manière de reconnaître que les humains ne sont plus seuls à composer le collectif, et que la politique doit intégrer les interdépendances matérielles qui conditionnent la vie.

En France, l’écologie politique peine encore à opérer ce déplacement. Elle oscille entre posture prophétique et expertise administrative, sans parvenir à stabiliser un récit capable de rassembler au-delà de ses cercles militants. Néanmoins, cette difficulté n’est pas seulement stratégique ; elle est philosophique. Elle tient à ce que Hans Jonas appelait « l’heuristique de la peur » : la nécessité de prendre en compte les menaces pesant sur l’avenir, sans sombrer dans la paralysie morale. Le Green Party britannique, lui, a su articuler cette exigence de responsabilité avec une vision positive du futur, moins punitive, plus orientée vers la qualité de vie et la justice sociale.

Cette différence de posture est décisive. L’écologie française, souvent tentée par la dramatisation, peine à proposer un horizon désirable. Or, comme le rappelait André Gorz, une transformation sociale ne peut advenir que si elle s’accompagne d’une révolution des modes de vie, et non d’une simple accumulation de contraintes. Le Green Party, en ce sens, a compris que l’écologie devait être vécue comme une amélioration du quotidien, non comme une suite d’interdictions. Il parle d’habitat, de mobilité, de santé, de convivialité — autant de dimensions que Gorz identifiait comme les leviers d’une société post‑croissance.

Cependant, la réussite relative du Green Party ne tient pas seulement à son récit. Elle repose aussi sur une stratégie territoriale patiente, presque artisanale. Dans un système majoritaire, les Verts britanniques ont choisi la concentration plutôt que la dispersion : investir quelques circonscriptions, y construire des bastions, y incarner une présence durable. Cette stratégie de densification contraste avec la tentation française de l’ubiquité électorale, où l’on présente des candidats partout sans disposer d’un ancrage suffisant. Certes, les institutions françaises encouragent cette dispersion ; néanmoins, l’écologie ne peut devenir une force politique sans inscription territoriale.

Pourtant, il serait illusoire de croire que les écologistes français pourraient importer un modèle britannique sans le réinterpréter. La France demeure marquée par une tradition jacobine, une forte attente envers l’État, une politisation intense des questions sociales. Le Royaume‑Uni, lui, valorise davantage l’expérimentation locale, la société civile, la décentralisation. Ce qui fonctionne dans un contexte peut se heurter à des résistances dans l’autre. Mais l’enjeu n’est pas d’imiter : il est de comprendre.

Comprendre que l’écologie française gagnerait à articuler, comme le Green Party, lisibilité, cohérence et désirabilité. Comprendre qu’elle doit dépasser la seule logique de l’alerte pour proposer un horizon de vie. Comprendre, enfin, que l’écologie n’est pas un secteur politique, mais une refondation du politique, au sens où Latour, Jonas et Gorz l’ont chacun formulé : une politique qui intègre les limites du monde, qui assume la responsabilité envers les générations futures, et qui propose des modes de vie compatibles avec la dignité humaine.

En définitive, la question n’est pas de savoir si les écologistes français doivent s’inspirer du Green Party britannique. La véritable question est de savoir comment l’écologie politique peut redevenir, en France, une force structurante, capable de parler à la société tout entière. L’exemple britannique n’est pas un modèle à suivre, mais un miroir dans lequel l’écologie française peut contempler ses propres hésitations — et peut‑être y trouver les ressources d’une renaissance intellectuelle et politique.

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