Ce sont des mots qui portent en eux une promesse de renaissance. Le panafricanisme fut de ceux‑là. Il naquit comme un souffle d’émancipation, un humanisme de résistance destiné à restaurer la dignité des peuples africains et de leurs diasporas, meurtris par l’esclavage, la colonisation et les hiérarchies raciales imposées par l’Occident. Certes, il demeure aujourd’hui un horizon intellectuel majeur, un projet politique de souveraineté et de réappropriation. Cependant, comme toute grande idée, il n’est pas à l’abri des détournements.
Dans certains espaces militants contemporains, notamment numériques, le terme « panafricanisme » sert parfois de paravent à des discours de ressentiment, où la critique légitime des systèmes de domination se transforme en essentialisation inverse. Néanmoins, il serait trop simple — et sociologiquement erroné — de réduire ce phénomène à une simple réaction à l’histoire. Car ce que l’on observe ici relève d’un mécanisme universel : les identités blessées peuvent produire, à leur tour, des formes de racisme.
Les sciences sociales l’ont montré avec constance : le racisme n’est pas l’apanage d’un continent, d’une couleur ou d’une histoire. Il est un produit humain, trop humain, qui surgit lorsque trois conditions se rencontrent : – un récit de victimisation collective, – un sentiment d’humiliation ou de dépossession, – et un cadre idéologique permettant de transformer la souffrance en hostilité symbolique.
Ces conditions, certains discours se réclamant du panafricanisme les réunissent aujourd’hui. L’histoire coloniale, les violences symboliques, les inégalités persistantes nourrissent un ressentiment compréhensible. Cependant, ce ressentiment peut parfois se cristalliser en une vision du monde binaire où « l’Africain » est figé dans le rôle de victime éternelle et « le Blanc » dans celui d’oppresseur intemporel. Néanmoins, cette construction est sociologiquement problématique : elle reproduit les catégories raciales qu’elle prétend abolir.
Il faut le dire avec lucidité : des comportements racistes existent aussi en Afrique, comme partout ailleurs. Ils s’expriment parfois dans des discours anti‑blancs, parfois dans des tensions interethniques, parfois dans des formes de xénophobie dirigées contre d’autres Africains. Les sociétés africaines, comme toutes les sociétés humaines, ne sont pas homogènes ; elles sont traversées par des hiérarchies, des rivalités, des imaginaires de supériorité ou de pureté. Le racisme n’y est ni plus naturel ni moins condamnable qu’ailleurs.
Cependant, il serait intellectuellement malhonnête de confondre ces dérives avec le panafricanisme lui-même. Le panafricanisme historique — celui de Du Bois, de Nkrumah, de Césaire — n’a jamais été un projet d’inversion des hiérarchies raciales. Il fut un projet d’émancipation universelle. Il ne s’agissait pas de substituer une domination à une autre, mais de sortir de la logique même de la domination.
La sociologie nous enseigne que les idéologies émancipatrices peuvent être récupérées par des logiques identitaires. Dans un contexte de mondialisation inégalitaire, de frustrations économiques, de fractures géopolitiques, certains individus trouvent dans un panafricanisme radicalisé une ressource symbolique : un moyen de renverser symboliquement la domination en essentialisant l’autre. Ce mécanisme n’est pas propre à l’Afrique : il traverse l’histoire de tous les mouvements identitaires, qu’ils soient nationaux, religieux ou culturels.
Néanmoins, il importe de rappeler que la majorité des Africains et des penseurs panafricanistes rejettent ces dérives. L’Afrique est un continent d’une diversité culturelle, linguistique et politique immense. Réduire les Africains à un bloc homogène serait une faute analytique. Les comportements racistes existent, comme partout, mais ils ne définissent ni les sociétés africaines, ni le panafricanisme.
Le véritable enjeu est ailleurs : comment préserver la puissance émancipatrice du panafricanisme tout en déconstruisant les dérives identitaires qui s’y greffent ? Comment maintenir un projet politique fondé sur la dignité et la souveraineté sans céder aux tentations de l’exclusion ?
Le panafricanisme authentique n’a jamais été un anti‑quelque‑chose. Il fut un pour : pour la liberté, pour l’unité, pour la justice. Il n’appelait pas à inverser les hiérarchies, mais à les abolir. Il n’invitait pas à essentialiser l’autre, mais à se réapproprier soi.
Cependant, il appartient aujourd’hui aux intellectuels, aux artistes, aux militants et aux responsables politiques africains de réaffirmer cette vocation universaliste. Car l’Afrique n’a rien à gagner à importer les logiques de confrontation raciale qui ont fracturé d’autres régions du monde. Elle a tout à offrir si elle propose une autre voie : celle d’un humanisme enraciné, lucide, exigeant.
Néanmoins, cette tâche est immense. Mais elle est à la hauteur de ce que le panafricanisme a toujours voulu être : non pas un repli identitaire, mais une contribution majeure à la pensée de la liberté humaine.






