La radicalisation et la fragmentation sociale ne relèvent pas de simples dérives périphériques : elles constituent les symptômes d’une transformation structurelle des formes d’intégration, des modes de subjectivation et des régimes de communication qui organisent les sociétés contemporaines. L’individualisme numérique, loin d’être une simple évolution des pratiques, reconfigure en profondeur les conditions du lien social et les modalités d’exercice de la citoyenneté.
Durkheim avait montré que toute société repose sur un équilibre fragile entre solidarité mécanique et solidarité organique. Le numérique perturbe cette dialectique en favorisant la constitution de micro‑collectifs affinitaires, homogènes, auto‑référentiels, où la cohésion repose sur la validation mutuelle plutôt que sur la confrontation des perspectives. La radicalisation s’inscrit dans cette dynamique : elle procède d’une hyper‑cohésion locale qui se substitue à la solidarité organique censée relier les individus à l’ensemble social.
Norbert Elias, de son côté, insistait sur les chaînes d’interdépendance qui structurent les processus de civilisation. Le numérique intensifie ces interdépendances tout en les rendant paradoxalement invisibles. Les individus se vivent comme souverains, alors même qu’ils sont insérés dans des réseaux techniques et informationnels d’une densité inédite. Cette illusion d’autonomie nourrit l’individualisme numérique et ouvre la voie à des formes de radicalisation qui prospèrent dans l’écart entre interdépendance réelle et autonomie perçue.
Manuel Castells a montré que le pouvoir contemporain se déploie dans des réseaux, et que les identités se recomposent dans des « espaces des flux ». Les plateformes numériques, en tant qu’architectures de connectivité, sélectionnent et hiérarchisent les contenus, favorisant la formation de communautés réticulaires homogènes. La radicalisation devient alors un processus de densification identitaire, amplifié par des environnements informationnels clos où l’algorithme agit comme un opérateur de cohérence interne.
Zygmunt Bauman, décrivant la modernité liquide, insistait sur la volatilité des liens et la précarité des appartenances. Le numérique accentue cette liquidité : il multiplie les connexions sans produire de véritables attaches, il offre des espaces d’expression sans garantir des espaces de délibération. La citoyenneté devient un exercice intermittent, souvent réduit à des gestes expressifs plutôt qu’à une participation durable.
Ulrich Beck, avec sa théorie de la société du risque, éclaire une autre dimension : la radicalisation prospère dans un monde où les individus sont confrontés à des risques globaux — climatiques, technologiques, géopolitiques — qu’ils ne peuvent ni maîtriser ni interpréter seuls. Le numérique, en amplifiant la circulation des menaces perçues, produit des communautés de peur qui se substituent aux communautés politiques traditionnelles.
Anthony Giddens, quant à lui, a montré que la modernité tardive repose sur une réflexivité généralisée : les individus doivent constamment interpréter, ajuster, réviser leurs identités. Le numérique intensifie cette réflexivité jusqu’à la saturation, produisant des subjectivités fragiles, vulnérables aux récits simplificateurs et aux identités totalisantes. La radicalisation devient alors une stratégie de stabilisation identitaire dans un monde où tout semble réversible, incertain, contingent.
Jürgen Habermas offre un autre éclairage essentiel : la fragmentation sociale résulte aussi de l’érosion de l’espace public délibératif. Les plateformes numériques substituent à la discussion rationnelle des arènes agonistiques, dominées par l’émotion, la polarisation et la logique virale. La citoyenneté se trouve ainsi déstabilisée : elle ne repose plus sur la délibération, mais sur la visibilité, la performativité et l’indignation.
Enfin, Hartmut Rosa montre que la modernité est traversée par une dynamique d’accélération sociale qui fragilise les liens et rend le monde « indisponible ». Le numérique intensifie cette accélération : il impose un rythme qui empêche la stabilisation des appartenances, la construction de récits communs, la consolidation du lien social. La radicalisation apparaît alors comme une tentative de ralentissement identitaire, une manière de retrouver une forme de disponibilité symbolique dans un monde saturé.
Repenser le lien social à l’ère de l’individualisme numérique implique donc de reconnaître que les médiations traditionnelles — institutions, partis, syndicats, médias — ne jouent plus leur rôle de stabilisation du commun. Elles sont concurrencées par des dispositifs techniques qui organisent la visibilité, modulent les affects, orientent les comportements.
La citoyenneté, pour survivre, doit redevenir un espace de co‑présence politique, capable de résister aux logiques centrifuges des plateformes. Cela suppose de reconstruire des formes d’interdépendance conscientes, de restaurer des médiations robustes, de créer des espaces où la pluralité ne soit pas perçue comme une menace mais comme une ressource.
La radicalisation et la fragmentation sociale ne sont pas des anomalies : elles sont les révélateurs d’un monde où les liens se liquéfient, où les identités se densifient, où les institutions peinent à produire du commun. Les comprendre exige de mobiliser Durkheim, Elias, Castells, Bauman, Beck, Giddens, Habermas et Rosa — non comme des autorités figées, mais comme des outils conceptuels pour penser une citoyenneté capable de résister à l’individualisme numérique et de réinventer les conditions du vivre‑ensemble.






