Accueil / Politique / Pétain, le serpent de mer de l’union des droites en France

Pétain, le serpent de mer de l’union des droites en France

Analyse des fractures historiques qui empêchent l’union des droites en France et du rôle mémoriel de Pétain dans les tensions idéologiques contemporaines.

Figure paradoxale, Philippe Pétain continue de hanter les soubassements de la vie politique française, non par la revendication explicite de son héritage — qui n’existe pas — mais par la manière dont son nom cristallise encore des lignes de fracture anciennes. La mémoire du maréchalisme agit comme un révélateur : elle met en lumière les tensions constitutives des droites françaises, ces tensions que l’historiographie, de René Rémond à Michel Winock, n’a cessé de décrire comme un affrontement entre traditions irréconciliables plutôt qu’une simple divergence de stratégies.

Lorsque Éric Zemmour a proposé de réunifier les héritiers du Front national et ceux du Rassemblement pour la République, la droite gaulliste et la droite antigaulliste, il a réactivé une rhétorique qui traverse la droite depuis la Libération : celle d’une coalition conservatrice présentée comme indispensable face à des périls successifs, perçus comme existentiels pour la nation. Cette logique de mobilisation, qui a successivement désigné le communisme, le socialisme, puis l’immigration, l’islamisme ou le « wokisme » comme menaces cardinales, repose sur un mécanisme que Reinhart Koselleck aurait qualifié de structure d’attente : un horizon de danger qui justifie l’appel à l’unité.

Mais cette unité demeure problématique, car la droite française n’est pas un bloc. Elle est un champ, au sens bourdieusien du terme : un espace traversé par des forces antagonistes, des habitus politiques divergents, des mémoires concurrentes. Depuis le XIXᵉ siècle, elle oscille entre la contre‑Révolution de Joseph de Maistre, le conservatisme libéral de Chateaubriand, le nationalisme intégral de Maurras, le catholicisme social, l’orléanisme parlementaire et, plus tard, le gaullisme. Chacune de ces traditions porte une conception distincte de l’autorité, de la nation, de l’État, de la liberté. Leur coexistence produit une tension permanente, que la Seconde Guerre mondiale a radicalisée.

Le régime de Vichy introduit une césure que l’historien Henry Rousso a qualifiée de « syndrome » : un passé qui ne cesse de revenir, non comme un héritage revendiqué, mais comme un impensé structurant. Après 1944, les droites se recomposent sous la contrainte de cette rupture. Le Rassemblement du peuple français (RPF), fondé par le général de Gaulle, s’appuie sur les mêmes milieux que le Parti social français (PSF) du colonel de La Roque : un catholicisme social, un anticommunisme résolu, une aspiration à un État fort. De son côté, la droite issue du pétainisme — ou plutôt ce qu’il en reste après l’épuration — se divise entre les partisans d’une solidarité entre les « maudits » de la Libération et les maurrassiens de stricte observance, hostiles aux collaborationnistes et disposés à un compromis nationaliste avec les gaullistes.

Cette divergence se lit dans les trajectoires contrastées de Jean Madiran et Pierre Boutang. Tous deux héritiers de l’Action française, ils incarnent deux manières opposées de gérer le passé : l’un dans la fidélité à une tradition contre‑révolutionnaire, l’autre dans une tentative de réconciliation avec le gaullisme après la guerre d’Algérie. Pierre Nora parlerait ici de conflit de mémoires, Paul Ricœur de travail d’interprétation, et Marcel Gauchet d’hétérogénéité des régimes d’historicité.

Le pétainisme, dans cette perspective, n’est pas un courant politique contemporain. Il est un point de butée, un lieu de mémoire négatif, un obstacle symbolique qui empêche la constitution d’une synthèse stable entre les différentes familles de droite. Il demeure le serpent de mer de l’union des droites : un héritage impossible à assumer, mais tout aussi impossible à effacer, tant il a contribué à structurer les clivages internes du camp conservateur depuis 1945.

L’enjeu dépasse la seule question mémorielle. Il touche à la capacité des droites françaises à produire un récit commun, une vision cohérente de l’État, de la nation et de la société. Tant que ces héritages antagonistes ne seront pas clarifiés, l’union des droites restera une promesse fragile, toujours menacée par le retour de ce passé enfoui qui, depuis huit décennies, continue de modeler les possibilités du présent.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!