Accueil / Union Européenne / Le retour des bordels, un tabou bien français

Le retour des bordels, un tabou bien français

Analyse du blocage français face au retour des maisons closes, en comparaison avec l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, la Belgique et l’Espagne.

Le débat sur la réouverture des maisons closes revient régulièrement dans l’espace public, porté par ceux qui y voient un moyen de mieux encadrer la prostitution, de lutter contre les réseaux et de renforcer la sécurité sanitaire. Pourtant, malgré ces arguments pragmatiques, la France demeure l’un des pays les plus réticents à franchir ce pas. Ce blocage ne relève pas seulement d’un réflexe moral : il s’inscrit dans une histoire politique singulière et dans une conception exigeante du rôle de l’État.

Certes, la loi Marthe Richard de 1946 a marqué une rupture symbolique forte. Elle a clos les maisons closes au nom d’une volonté de moralisation d’après-guerre, mais aussi d’une vision républicaine du corps comme espace non marchandisable. Cependant, cette décision n’explique pas à elle seule la persistance du refus français. Le pays reste attaché à une conception de la dignité humaine qui rend difficile l’idée d’un État organisant, même indirectement, un commerce du corps.

Néanmoins, l’Europe offre un contraste éclairant. Les Pays-Bas ont légalisé les maisons closes en 2000, misant sur la transparence et le contrôle. L’Allemagne, dès 2002, a adopté une loi visant à normaliser la prostitution, à offrir des droits sociaux et à encadrer les établissements. La Suisse a choisi une voie pragmatique : reconnaissance juridique, inspections régulières, statut professionnel. La Belgique, en dépénalisant le travail du sexe en 2022, a ouvert la voie à une forme de professionnalisation encadrée. L’Espagne, quant à elle, vit dans une zone grise : les bordels ne sont pas officiellement légalisés, mais ils existent de facto, parfois à grande échelle.

Ces pays ont en commun une approche plus contractualiste : la prostitution y est pensée comme une activité à réguler, non comme une violence à abolir. La France, au contraire, demeure fidèle à une vision plus normative : l’État n’est pas seulement un régulateur, mais un garant de principes. La prostitution est perçue comme l’expression d’une dissymétrie structurelle, incompatible avec l’idéal d’égalité entre les sexes. D’où l’impossibilité, pour beaucoup, d’imaginer une « profession » fondée sur la mise à disposition du corps.

Pourtant, cette posture a un coût. En refusant de penser la prostitution comme une activité à encadrer, la France laisse prospérer des zones d’ombre : réseaux clandestins, précarité, absence de droits sociaux, violences invisibles. Le refus de rouvrir les maisons closes n’est pas seulement un choix moral : c’est un choix qui produit des effets concrets, souvent contraires aux intentions affichées.

Le blocage français tient aussi à une tension interne : d’un côté, ceux qui défendent une approche abolitionniste, pour qui la prostitution est une violence structurelle ; de l’autre, ceux qui plaident pour une reconnaissance pragmatique, centrée sur la protection et la réduction des risques. La France oscille entre ces deux pôles sans parvenir à articuler principes et réalités. Là où l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Suisse ont tranché — parfois au prix de controverses — la France demeure dans l’entre‑deux.

Au fond, ce qui distingue la France, c’est sa relation particulière à l’État. Dans les pays qui ont légalisé ou encadré les maisons closes, l’État est perçu comme un gestionnaire. En France, il est investi d’une mission morale : dire ce qui est acceptable, non simplement ce qui est possible. La prostitution devient alors un test de cohérence : comment un État qui se veut garant de l’égalité pourrait-il organiser un marché fondé sur la dissymétrie économique, sociale et genrée ?

Tant que cette conception demeurera dominante, la réouverture des maisons closes restera un horizon lointain. Et tant que ce débat restera prisonnier de symboles, la France continuera de se distinguer de ses voisins européens, non par prudence, mais par fidélité à une certaine idée de la dignité et du rôle de l’État.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!