Il existe en France un paradoxe que l’on feint d’ignorer : nous voulons un État‑providence généreux, un système fiscal redistributif, des services publics robustes, mais nous refusons d’admettre que la dette publique française ne cesse de croître et que la charge repose sur une fraction toujours plus réduite de contribuables. Dans ce contexte, l’idée d’un impôt symbolique universel, payé par tous, y compris par les plus modestes, déclenche immédiatement l’indignation. Comme si évoquer la justice fiscale revenait à commettre un sacrilège.
Pourtant, cette proposition ne vise pas à « faire payer les pauvres ». Elle interroge un principe fondamental : peut-on encore parler de communauté nationale lorsque la contribution à l’effort collectif n’est plus partagée ? Un pays où certains financent l’ensemble du système et où d’autres n’y participent jamais, même symboliquement, est un pays qui fabrique mécaniquement du ressentiment.
L’impôt n’est pas qu’un prélèvement : c’est un acte civique. Il dit : « J’appartiens à cette société, j’y contribue, j’en partage les charges comme les bénéfices. » Or, en France, une part importante de la population ne paie aucun impôt direct. Non par fraude, mais par construction. Le système fiscal français a été pensé pour protéger les plus fragiles — et c’est légitime. Mais il a aussi créé une fracture silencieuse : celle entre ceux qui financent et ceux qui reçoivent.
Un impôt symbolique, même de quelques euros par an, ne changerait rien aux finances publiques. Il ne réduirait pas la dette. Il ne renflouerait pas les caisses. Mais il rappellerait une évidence que nous avons cessé d’assumer : la citoyenneté implique une part de responsabilité partagée.
Refuser cette idée au nom de la protection des plus modestes, c’est oublier que la dignité ne se mesure pas à l’exemption, mais à la participation. Et c’est surtout ignorer que l’absence totale de contribution nourrit une perception d’injustice qui fragilise la cohésion nationale.
La France ne manque pas de solidarité. Elle manque de clarté. Elle manque d’un discours qui suppose que l’égalité ne consiste pas à exonérer certains de tout effort, mais à reconnaître que chacun, à sa mesure, peut participer à la vie collective.
L’impôt symbolique n’est pas une solution budgétaire. C’est une proposition politique, au sens le plus noble du terme : celle qui interroge le lien entre l’individu et la nation, entre les droits et les devoirs, entre la protection et la participation.
La vraie question n’est donc pas : « Faut-il faire payer les pauvres ? » La vraie question est : « Peut-on encore parler d’équité fiscale lorsque la moitié du pays ne contribue plus du tout ? » Et surtout : « Une démocratie peut-elle survivre si elle renonce à l’idée même de contribution universelle ? »





