La question revient régulièrement, comme un écho persistant dans un pays qui doute autant de lui‑même qu’il s’interroge sur le monde. Elle surgit dans les périodes de crispation, lorsque les certitudes s’effritent et que les repères vacillent. Elle dit quelque chose d’un climat, d’une humeur collective, d’un rapport particulier à la puissance et à la vulnérabilité.
La France a longtemps vécu avec l’idée que l’hostilité extérieure était une donnée naturelle de son existence. Son histoire est faite de rivalités, de confrontations, de compétitions. Mais ce passé, qui structurait autrefois les imaginaires, ne suffit plus à éclairer le présent. Les lignes de force se sont déplacées. Les menaces ne se présentent plus sous la forme d’armées massées aux frontières, mais sous celle de pressions diffuses, de dépendances invisibles, d’influences qui ne disent pas leur nom.
Dans ce paysage brouillé, l’ennemi n’est plus un adversaire clairement identifié. Il peut être un acteur lointain qui agit par leviers économiques, un réseau qui exploite les failles d’un système, une puissance qui avance masquée derrière des partenariats séduisants. Il peut aussi être une fragilité interne : la fragmentation du débat public, l’érosion de la confiance, la difficulté à maintenir un récit commun. Une nation peut être menacée de l’extérieur ; elle peut aussi se fragiliser de l’intérieur, par lassitude ou par dispersion.
La France se trouve aujourd’hui dans cette zone grise où l’hostilité ne se proclame plus, mais se devine. Elle doit composer avec un monde où les rapports de force ne se lisent plus sur des cartes, mais dans des flux : flux d’informations, de capitaux, de technologies, d’influences culturelles. Dans cet univers, l’ennemi n’est pas celui qui attaque, mais celui qui affaiblit. Non pas celui qui se montre, mais celui qui façonne.
Cette situation nourrit une inquiétude diffuse. Elle alimente l’impression que les menaces sont partout et nulle part, qu’elles se glissent dans les interstices d’un pays qui peine à définir ce qu’il veut protéger. Car la question « La France a‑t‑elle des ennemis ? » en cache une autre, plus essentielle : la France sait‑elle encore ce qu’elle considère comme vital ?
Une nation qui ne parvient plus à hiérarchiser ses priorités devient une nation qui peine à identifier ce qui la met en danger.
Il existe pourtant une constante : les pays qui doutent attirent les pressions. Ceux qui hésitent deviennent des terrains d’influence. Ceux qui se divisent deviennent des cibles. L’hostilité n’est pas toujours intentionnelle ; elle peut être opportuniste. Elle naît là où les failles apparaissent.
Alors, la France a‑t‑elle des ennemis ?
Peut‑être. Mais la véritable question est ailleurs : la France a‑t‑elle encore la capacité de se percevoir comme une entité cohérente, consciente de ses forces, lucide sur ses faiblesses, et capable de se protéger sans renoncer à ce qui la définit ?
Dans un monde où l’hostilité ne se déclare plus, la première menace est de croire qu’il n’y en a aucune.
La seconde est de ne plus savoir ce que l’on veut défendre.






