Le constat s’impose avec une gravité particulière : l’antisémitisme ne se contente plus de réapparaître dans l’espace public, il gagne désormais des lieux que l’on croyait protégés, voire inviolables. Les chiffres montrent que 13,1 % des actes antisémites recensés concernent le milieu scolaire, des écoles primaires aux universités. Cette proportion, déjà alarmante, révèle surtout une dynamique inquiétante : les auteurs comme les victimes sont de plus en plus jeunes. L’antisémitisme se transmet, se banalise, circule dans des espaces où l’on devrait apprendre à penser, à débattre, à respecter.
Ce rajeunissement n’est pas un simple phénomène statistique. Il dit quelque chose de profond sur l’état de la société. L’école, longtemps perçue comme un sanctuaire républicain, un lieu de transmission des valeurs communes, se retrouve confrontée à des comportements qui témoignent d’une rupture dans la chaîne éducative. Les insultes, les menaces, les mises à l’écart, les gestes humiliants ne sont plus des exceptions isolées : ils deviennent des signaux faibles d’un climat qui se dégrade.
Pourtant, les chiffres disponibles ne reflètent qu’une partie de la réalité. Ils ne prennent en compte que les actes ayant donné lieu à une plainte, c’est‑à‑dire ceux qui dépassent le cadre disciplinaire interne des établissements. Or, une grande partie des faits signalés dans les écoles, collèges, lycées et universités relève de procédures administratives, sans poursuites pénales. Les données du ministère de l’Éducation nationale, plus larges et plus détaillées, ne sont pas intégrées dans les statistiques globales. Autrement dit, l’ampleur réelle de l’antisémitisme scolaire est largement sous‑estimée.
Cette sous‑déclaration s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la volonté de certains établissements d’éviter la stigmatisation ou la médiatisation. Ensuite, la difficulté pour les victimes — souvent très jeunes — d’identifier, de nommer ou d’oser signaler ce qu’elles subissent. Enfin, la banalisation progressive de propos ou de gestes antisémites, parfois perçus comme des « blagues » ou des provocations sans gravité, alors qu’ils participent d’un climat délétère.
Le rajeunissement de l’antisémitisme pose une question centrale : d’où viennent ces représentations, ces mots, ces gestes ? Les réseaux sociaux jouent un rôle évident dans la diffusion de contenus haineux, mais ils ne suffisent pas à expliquer la profondeur du phénomène. L’antisémitisme scolaire révèle aussi des fractures culturelles, des tensions identitaires, des incompréhensions historiques, et parfois un abandon silencieux de la transmission républicaine.
Face à cette réalité, la réponse ne peut se limiter à des sanctions. Elle doit être éducative, culturelle, collective. Elle suppose de redonner sens à l’enseignement de l’histoire, à la compréhension des discriminations, à la lutte contre les préjugés. Elle exige aussi que les institutions assument pleinement leur rôle : protéger, accompagner, prévenir, et surtout ne pas minimiser.
L’antisémitisme qui gagne du terrain chez les plus jeunes n’est pas seulement un problème scolaire. C’est un symptôme de ce que devient notre société. Un avertissement. Une alerte que l’on ne peut plus ignorer.






