Au cœur du Brésil et de l’Amazonie, trois cours d’eau parcourent la terre et la façonnent en profondeur. Le fleuve Amazone, visible et majestueux, porte les sédiments de l’histoire et du vivant. Les flux atmosphériques de vapeur d’eau, transportant l’humidité sur des milliers de kilomètres, nourrissent les pluies, relient la forêt au continent et conditionnent l’équilibre des territoires. Plus discrètement encore, le Rio Hamza, vaste aquifère souterrain, s’écoule lentement, gardien silencieux d’une mémoire géologique et d’un temps enfoui.
Ces trois flux — visible, aérien, souterrain — dessinent une géographie du vivant qui dépasse la simple cartographie. L’eau ne s’y présente jamais comme une ressource isolée, mais comme un lien, une respiration partagée entre les êtres et les lieux. Elle circule, s’écoute, se raconte, comme un murmure que le monde entier peut entendre.
À ces dimensions naturelles répond une quatrième : une manière brésilienne de penser, d’agir et de créer, profondément enracinée dans le vivant. Une École non institutionnelle, cohérente par ses gestes, ses œuvres et ses engagements, où se rencontrent poètes, artistes, musiciens, scientifiques, militants, savoirs autochtones et traditions afro-brésiliennes. Ici, la pensée circule autant par la parole que par le texte, par le chant et le geste, faisant de la transmission orale un axe central de connaissance.
Le Brésil se nourrit d’une triple matrice fondatrice — autochtone, africaine et portugaise — qui n’a jamais cessé de trialoguer. Les peuples autochtones ont transmis une vision relationnelle du monde, où la forêt n’est pas décor, mais être vivant, où les cours d’eau possèdent une agentivité, et où l’humain ne se pense jamais hors de son environnement. Leur savoir circule à voix haute, par récits et chants, faisant de chaque geste et de chaque mot une cartographie vivante du monde.
La matrice africaine, héritage d’une mémoire de résistance, a apporté au Brésil des savoirs du corps, du rythme et de la sensibilité au temps et à la terre. La musique, la danse, les chants et les rituels, mais aussi certaines formes de sociabilité, en portent encore la trace. Chaque vibration sonore devient un lien entre les générations, un souffle qui garde vivant le monde ancien et le monde à venir.
La matrice portugaise a transmis la langue, l’écriture, certaines structures intellectuelles, mais aussi une relation au voyage, à l’horizon et à l’expérimentation poétique. De la tension féconde entre ces trois sources est né un imaginaire capable de penser ensemble nature, culture et histoire, où la parole et l’écoute dialoguent sans fin.
Certaines figures incarnent cette convergence. Roberto Burle Marx fait du paysage un art vivant, où botanique et esthétique dialoguent. Frans Krajcberg transforme les traces de destruction en sculptures, refusant l’oubli. Sebastião Salgado révèle, par la photographie, la dignité du vivant et les blessures des territoires. Les voix poétiques, de Mauricio Vieira à Márcia Wayna Kambeba, inscrivent la forêt et les fleuves dans le langage, non comme décors mais comme sujets à part entière. La musique, avec Gilberto Gil ou Milton Nascimento, agit comme vecteur de mémoire et de circulation, reliant héritage afro-brésilien, sensibilité écologique et ouverture universelle.
Ailton Krenak rappelle que l’écologie n’est pas une technique, mais une éthique de la relation. Carlos Nobre dévoile les équilibres fragiles du climat amazonien. Marina Silva et Chico Mendes traduisent cette pensée en engagement concret, montrant que la protection du vivant est inséparable de la justice sociale.
Dans cette École l’arbre occupe une place centrale : enraciné dans la terre, ouvert au ciel, médiateur entre les mondes. La forêt n’y est pas une somme d’arbres, mais un tissu de liens invisibles, où se transmettent savoirs, mémoires et résistances. Chaque arbre, chaque feuillage devient un mot dans la conversation silencieuse de la Terre avec ceux qui savent écouter.
De la convergence de ces flux naturels et culturels naît la Brasíliade Vivíade : non pas une épopée de conquête, mais une odyssée du vivant. La Lusophonie cesse d’être un simple espace linguistique pour devenir un archipel de pensée, où langue, culture et écologie dialoguent. Ce souffle de l’École brésilienne pourrait offrir un sens renouvelé à la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), comme espace de circulation des idées, des chants et des pratiques du vivant.
Et dans cette circulation, le Brésil apparaît moins comme un territoire que comme un poème en train de s’écrire — un poème où la nature parle encore, où la parole circule de bouche à oreille, et où il reste possible d’apprendre à écouter et à laisser vivre le monde.
Benoist MALLET Di BENTO
Consultant en stratégie territoriale & géopolitique culturelle
Spécialisation intelligence culturelle, francophonie et coopération internationale






