La question revient avec une insistance presque rituelle, comme un refrain qui traverse les décennies sans jamais trouver de réponse définitive. L’islam est‑il soluble dans la République ? Formulée ainsi, elle semble poser un problème religieux, mais elle révèle surtout un trouble politique et culturel : la difficulté de la France à se penser elle‑même dans un monde où l’unité n’est plus donnée, où la diversité n’est plus marginale, où les identités ne se laissent plus aisément contenir dans les catégories héritées.
Une enquête publiée par France Inter, à l’approche d’une élection présidentielle, éclaire ce malaise. On y découvre que 61 % des personnes interrogées estiment que la religion musulmane n’est pas compatible avec les valeurs de la République, alors même que plus de six Français sur dix déclarent n’appartenir à aucune religion. Ce paradoxe est saisissant : ceux qui se disent les plus éloignés de toute pratique religieuse sont aussi ceux qui expriment les jugements les plus tranchés sur une religion qu’ils connaissent souvent mal. Plus que l’islam lui‑même, ce sont donc les représentations de l’islam qui semblent poser problème, comme si l’imaginaire collectif avait pris le pas sur la réalité sociale.
Cette dissociation entre perception et réalité n’est pas nouvelle. La République française s’est construite sur un idéal d’universalité abstraite, où l’appartenance civique devait primer sur les identités particulières. Ce modèle a longtemps permis l’intégration de populations diverses, mais il se heurte aujourd’hui à une société devenue plus visible, plus plurielle, plus consciente de ses différences. L’islam, deuxième religion du pays, se retrouve au cœur de cette tension non parce qu’il serait incompatible avec la République, mais parce qu’il arrive dans un moment où la République doute d’elle‑même, fragilisée par les fractures sociales, la défiance institutionnelle et l’érosion du récit national.
Dans ce contexte, la visibilité de l’islam agit comme un révélateur. Elle met en lumière les ambiguïtés d’un pays qui proclame la neutralité de l’État mais peine à accepter la diversité des expressions religieuses ; qui se veut universaliste mais redoute les identités particulières ; qui invoque la laïcité comme principe juridique mais l’utilise souvent comme instrument polémique. La laïcité, pourtant conçue comme un cadre d’apaisement, est devenue un champ de bataille symbolique où s’affrontent des visions opposées de la France.
Il faut pourtant rappeler une évidence que le débat public tend à effacer : l’islam n’est pas un bloc homogène. Il est traversé de courants, de traditions, de sensibilités, de pratiques. L’islam vécu en France est façonné par l’histoire migratoire, par la sécularisation, par les institutions républicaines elles‑mêmes. Le réduire à une essence immuable revient à ignorer ce que les sciences sociales ont établi depuis longtemps : les religions se transforment au contact des sociétés qui les accueillent. L’islam de France n’est ni celui des monarchies du Golfe, ni celui des confréries africaines, ni celui des réformistes du XIXᵉ siècle ; il est une réalité composite, mouvante, en construction.
La question de la « solubilité » suppose pourtant une dissolution, comme si l’intégration relevait d’une opération chimique. Or la République n’a jamais exigé des croyances qu’elles disparaissent, mais qu’elles s’inscrivent dans un espace commun. L’histoire française le montre : le protestantisme, le judaïsme, le catholicisme ultramontain ont tous été, à un moment donné, perçus comme incompatibles avec l’ordre politique. Ils ont pourtant trouvé leur place, non par effacement, mais par ajustements réciproques. Rien n’indique que ce processus soit impossible pour l’islam, à condition de distinguer clairement la religion de ses instrumentalisations politiques, et de ne pas confondre l’islamisme — idéologie totalisante — avec l’islam — tradition spirituelle plurielle.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’islam peut se dissoudre dans la République, mais si la République peut dépasser ses représentations pour intégrer une religion qu’elle connaît mal et qu’elle fantasme souvent. Elle est de savoir si nous sommes capables de penser la diversité sans y voir une menace, de défendre la laïcité sans la transformer en dogme identitaire, de lutter contre l’islamisme sans stigmatiser les musulmans, de restaurer un espace commun sans exiger l’uniformité.
La solubilité n’est pas une propriété des religions ; c’est une épreuve pour les sociétés. Elle exige de la lucidité, de la rigueur intellectuelle, et une confiance retrouvée dans le cadre républicain. Elle suppose de reconnaître que les représentations peuvent être plus puissantes que les réalités, et que le défi n’est pas seulement théologique ou juridique, mais profondément culturel.
En définitive, la question de la solubilité de l’islam dans la République nous renvoie à une interrogation plus vaste : la République est‑elle encore capable de se penser comme un espace commun dans une société devenue irréversiblement plurielle ? C’est peut‑être là que se joue l’essentiel.






