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Banlieues : la guerre des dieux que la République refuse de voir

Salle de culte évangélique bondée en banlieue, fidèles en prière, ambiance musicale intense, symbolisant la concurrence religieuse dans les quartiers populaires.

Il existe, dans les périphéries françaises, une bataille que personne ne nomme vraiment. Une bataille sans violence apparente, sans slogans, sans heurts visibles. Une bataille feutrée, presque clandestine, qui se joue dans les interstices du quotidien : salles polyvalentes, pavillons transformés en lieux de culte, appartements où l’on improvise des prières. C’est une guerre des âmes, une compétition religieuse qui oppose, sans jamais se l’avouer, évangéliques et musulmans pour attirer, retenir, reconquérir des fidèles.

Certes, cette rivalité ne relève pas des fantasmes de « choc des civilisations ». Elle s’apparente plutôt à une géopolitique intime, où chaque acteur avance avec prudence, persuadé d’incarner la réponse à un vide spirituel, social ou identitaire que l’État ne comble plus. Cependant, ce qui se joue là dépasse largement la seule question religieuse : c’est une lutte pour la présence, pour l’attention, pour le sens.

Pour comprendre cette dynamique, il suffit parfois de pousser une porte. De l’extérieur, l’église ressemble à une supérette. Ou à une salle polyvalente où l’on organiserait des matchs de basket-ball et des thés dansants. Rien ne laisse deviner ce qui s’y joue. Il faut entrer un dimanche pour saisir la puissance du phénomène. Des centaines de fidèles, parés de leurs vêtements les plus chics, se retrouvent dans un centre missionnaire évangélique du Blanc-Mesnil. Ils se saluent comme s’ils formaient une seule famille : « Et les enfants, ça va ? » Certains exhibent des bibles dont l’usure semble proportionnelle à leur ferveur. Ici, aucune icône, pas de cierges, pas d’encensoir, même pas de croix. En revanche, une scène, des projecteurs, quatre chanteurs enfiévrés, un groupe de musiciens. L’austérité du décor tranche avec la chaleur de l’atmosphère. La musique installe une ambiance de fête capable de faire se trémousser le plus laïque des républicains. Les fidèles frappent dans leurs mains, alternent chants cadencés et prières individuelles, yeux fermés, paumes ouvertes vers le ciel. Ce n’est pas seulement un culte : c’est une expérience communautaire totale, un espace de reconstruction personnelle, un refuge émotionnel.

Face à eux, l’islam des quartiers — pluriel, composite, traversé de courants parfois concurrents — tente de maintenir son influence. Les mosquées, les associations, les réseaux informels cherchent à préserver une cohésion religieuse mise à l’épreuve par la fragmentation sociale, les discours radicaux en ligne, et la concurrence d’autres offres spirituelles. Certains responsables musulmans perçoivent la montée évangélique comme une intrusion, voire une tentative de détourner les jeunes de leur héritage. Les évangéliques, eux, affirment briser un « monopole religieux » implicite. Néanmoins, la rivalité reste feutrée : elle se joue dans les conversations, les invitations, les gestes d’entraide, les récits de conversion, parfois même dans les regards.

C’est ici qu’émerge une hypothèse dérangeante : l’islamisme radical et l’évangélisme prosélyte seraient, pour une minorité, les successeurs du communisme d’après-guerre. Non pas par affinité idéologique, mais par fonction sociale. Le communisme offrait un récit, une fraternité, une promesse de dignité. Sa disparition a laissé un vide symbolique immense dans les milieux populaires. Certains chercheurs estiment que ces mouvements religieux, chacun à leur manière, comblent désormais ce vide : ils proposent un cadre totalisant, une communauté, une explication du monde, une dignité retrouvée. En revanche, ils le font dans un contexte où l’État s’est retiré, où les institutions se sont affaiblies, où les horizons collectifs se sont effondrés.

Cette compétition religieuse n’est donc pas une guerre de religion. C’est une guerre de l’invisible, une guerre de la présence. Là où les services publics se retirent, où les associations manquent de moyens, où les perspectives économiques s’effritent, les acteurs religieux deviennent des structures de soutien, d’écoute, de socialisation. Ils offrent ce que les institutions ne fournissent plus : une présence, une attention, un récit. Les évangéliques proposent la renaissance individuelle. Les musulmans proposent la continuité identitaire. L’État, lui, propose trop souvent… le silence.

La question n’est pas de savoir qui, des évangéliques ou des musulmans, remportera cette bataille des âmes. La question est : pourquoi cette bataille existe-t-elle ? Et que dit-elle de la France contemporaine, de ses fractures, de ses absences, de ses renoncements ?

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