Accueil / International / Afrique face à ses frontières : le retour des nations rêvées

Afrique face à ses frontières : le retour des nations rêvées

Les nouveaux États rêvés d’Afrique : entre mémoire blessée et réalités du présent

L’idée de créer de nouveaux États en Afrique ressurgit régulièrement, portée par des mouvements identitaires, des cercles intellectuels, des diasporas ou des communautés qui se sentent marginalisées. Ces aspirations, parfois anciennes, parfois réactivées par les réseaux sociaux, interrogent profondément la manière dont le continent se pense, se raconte et se projette. Elles renvoient à une question essentielle : comment vivre ensemble dans des frontières héritées, souvent tracées sans les peuples, et parfois contre eux.

De l’hypothèse d’un État fang en Afrique centrale aux revendications touarègues au Sahel, des velléités somalies du Kenya aux aspirations ambazoniennes au Cameroun, un même fil rouge apparaît : celui d’identités fortes, anciennes, parfois blessées, qui cherchent une reconnaissance politique à la hauteur de leur histoire. Ces peuples, souvent transnationaux, partagent des langues, des traditions, des mythes fondateurs qui précèdent largement les États modernes. Leur unité culturelle semble parfois plus profonde que les frontières qui les séparent.

Mais imaginer de nouveaux États, aujourd’hui, c’est se confronter à une réalité géopolitique d’une extrême complexité. Aucun gouvernement africain n’est prêt à céder une partie de son territoire, ni à encourager des revendications séparatistes qui pourraient se multiplier. Car si un peuple obtient un État, pourquoi pas un autre, puis un autre encore ? Le continent compte plus de deux mille groupes ethniques : une fragmentation sans fin serait politiquement ingérable et potentiellement explosive.

Les frontières africaines, issues d’accords coloniaux indifférents aux réalités humaines, ont certes fracturé des communautés entières. Mais elles ont aussi, avec le temps, donné naissance à des nations composites, où coexistent des identités multiples. La question n’est donc pas seulement de savoir si ces frontières sont légitimes, mais si leur remise en cause pourrait réellement améliorer la vie des populations concernées. L’histoire récente montre que la création d’un nouvel État ne garantit ni la stabilité, ni la prospérité, ni la justice sociale.

Les aspirations à l’autodétermination expriment souvent autre chose qu’un simple désir de souveraineté : elles traduisent un besoin de reconnaissance, de respect, de représentation, de participation réelle au destin collectif. Elles naissent de frustrations accumulées, de marginalisations perçues, de promesses non tenues. Elles disent l’urgence d’un contrat social renouvelé, d’une gouvernance plus inclusive, d’un État qui écoute autant qu’il administre.

Créer de nouveaux États ne résoudrait pas mécaniquement les défis de gouvernance, de développement ou de cohésion sociale. En revanche, reconnaître pleinement la diversité culturelle, linguistique et historique des peuples africains pourrait transformer en profondeur les équilibres politiques. L’enjeu n’est pas de multiplier les drapeaux, mais de garantir que chaque communauté trouve sa place, sa dignité et sa voix dans les États existants.

Les envies de nouveaux États agissent ainsi comme un miroir tendu au continent : elles révèlent les blessures du passé, les tensions du présent et les aspirations d’avenir. Elles questionnent la légitimité des frontières, la capacité des États à intégrer leurs diversités, et la manière dont l’Afrique peut concilier mémoire et modernité. Mais elles rappellent aussi une évidence : la stabilité du continent dépend moins de la création de nouvelles entités politiques que de la transformation profonde des États actuels.

L’Afrique n’a pas besoin de se fragmenter pour se réinventer. Elle a besoin de reconnaître ses peuples, de valoriser ses identités, de renforcer ses institutions et de construire des nations où chacun se sente pleinement chez soi. Les rêves d’États nouveaux ne disparaîtront pas ; mais ils trouveront peut‑être leur réponse non dans la cartographie, mais dans la justice, la participation et la reconnaissance.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!