Il est des régions que l’histoire semble avoir reléguées aux marges, comme si leur destin devait se jouer dans l’ombre des grands empires. Le Baloutchistan appartient à cette catégorie de territoires longtemps ignorés, trop vastes pour être maîtrisés, trop pauvres pour être convoités, trop instables pour être compris. Et pourtant, à l’heure où les routes énergétiques se redessinent, où les puissances régionales s’affrontent par corridors interposés, où l’océan Indien devient l’un des théâtres majeurs de la rivalité asiatique, le Baloutchistan — pakistanais comme iranien — s’impose comme un pivot géopolitique de première importance.
Région immense, désertique, traversée de montagnes arides et de plaines minérales, le Baloutchistan est un territoire de fractures : fractures ethniques, fractures religieuses, fractures politiques. Mais c’est précisément cette complexité qui en fait aujourd’hui un espace stratégique. Le Pakistan y voit la clé de son accès maritime et de son partenariat avec la Chine ; l’Iran y perçoit une ouverture vitale vers l’océan Indien ; l’Inde y lit la possibilité de contourner son rival pakistanais ; les États‑Unis et les monarchies du Golfe y observent un terrain où se joue l’équilibre des puissances régionales.
Au Pakistan, le port de Gwadar, développé dans le cadre du China‑Pakistan Economic Corridor, est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’ambition chinoise. Pékin y voit un débouché maritime stratégique, un moyen de sécuriser ses approvisionnements énergétiques et une tête de pont dans l’océan Indien. Islamabad, de son côté, espère y trouver un moteur de développement, même si la région reste traversée par des mouvements séparatistes baloutches qui dénoncent une exploitation sans bénéfice pour les populations locales. Car le Baloutchistan pakistanais est riche : gaz, cuivre, or, terres rares. Mais ces richesses, depuis des décennies, n’ont profité qu’à une minorité, alimentant un ressentiment profond et une instabilité chronique.
De l’autre côté de la frontière, le Sistan‑Baloutchistan iranien présente un visage différent mais tout aussi stratégique. Province marginalisée, peuplée majoritairement de Baloutches sunnites dans un pays dominé par le chiisme, elle est l’une des régions les plus pauvres de l’Iran. Pourtant, elle abrite le port de Chabahar, développé avec l’aide de l’Inde pour contrebalancer l’influence chinoise à Gwadar. Chabahar est pour New Delhi une ouverture vers l’Afghanistan et l’Asie centrale ; pour Téhéran, un espace de respiration économique face aux sanctions. Mais cette région est aussi le théâtre de tensions internes, de répressions, d’attentats sporadiques, et d’une militarisation croissante.
Le Baloutchistan est devenu un carrefour où se croisent les ambitions de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, du Pakistan, mais aussi les intérêts plus discrets des États‑Unis et des monarchies du Golfe. Un carrefour où chaque puissance avance ses pions, souvent au détriment des populations locales, toujours au nom de la stabilité régionale, parfois au prix de nouvelles tensions.
Ce territoire, longtemps perçu comme une périphérie, est désormais un centre. Un centre fragile, instable, mais indispensable. Car dans un monde où les routes maritimes, les corridors énergétiques et les chaînes d’approvisionnement redéfinissent la puissance, le Baloutchistan est devenu un espace que nul ne peut ignorer. Sa stabilité — ou son effondrement — aura des répercussions bien au‑delà de ses frontières.
Reste une question, essentielle : les grandes puissances sauront‑elles intégrer les aspirations des populations baloutches, ou continueront‑elles à considérer cette région comme un simple décor stratégique ? L’histoire récente montre que les projets imposés sans consentement local finissent toujours par se heurter à la résistance. Le Baloutchistan n’échappera pas à cette règle. Sa centralité nouvelle ne pourra être durable que si elle s’accompagne d’un véritable effort d’inclusion, de développement et de reconnaissance.
Car une région stratégique ne le reste que si elle est aussi politiquement apaisée et socialement intégrée. Le Baloutchistan, aujourd’hui, est à la croisée des chemins. À ceux qui prétendent y tracer des routes, des ports ou des corridors, il rappelle une vérité simple : aucun projet géopolitique ne peut prospérer durablement sur un territoire qui ne se sent pas respecté.





