Accueil / International / Mali : attaque jihadiste et routes en flammes

Mali : attaque jihadiste et routes en flammes

Convoi de camions‑citernes calcinés sur une route de la région de Kayes au Mali après une attaque jihadiste du JNIM, illustrant l’ampleur des destructions

Il est des événements qui, par leur soudaineté et leur violence, révèlent la vérité d’un pays mieux que de longs rapports. L’attaque jihadiste qui a visé, dans la région de Kayes, un convoi de camions‑citernes transportant du carburant n’est pas un simple fait divers dans le conflit au Mali. Elle est un signe. Un signe que la géographie de la menace terroriste au Sahel change, que les certitudes se fissurent, et que le pays voit désormais ses routes — ces veines vitales — devenir des lignes de fracture.

Plusieurs dizaines de camions réduits en cendres, des victimes dont le nombre exact demeure incertain, un axe stratégique menant à la frontière Mali‑Sénégal paralysé. L’attaque, attribuée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al‑Qaïda, frappe un territoire que l’on croyait encore préservé. L’ouest malien, longtemps considéré comme un refuge relatif, se trouve désormais happé par une violence qui, depuis dix ans, se déplace comme une ombre mouvante sur la carte du Sahel.

Ce déplacement de la menace n’est pas anodin. Il dit l’épuisement d’un modèle sécuritaire centré sur le nord et le centre, et l’incapacité de l’État à protéger les zones périphériques. Il dit aussi la stratégie patiente des groupes jihadistes, qui ne cherchent plus seulement à contrôler des territoires, mais à contrôler les routes du Mali, les flux, les circulations. Dans un pays où l’économie repose presque entièrement sur le transport routier, frapper un convoi de carburant revient à frapper le cœur même de la nation.

Car le camion‑citerne, dans l’imaginaire sahélien, n’est pas un simple véhicule. Il est le lien entre les villes et les campagnes, entre les frontières et les marchés, entre l’État et les populations. Le voir partir en fumée, c’est assister à l’effondrement d’un ordre fragile, où chaque route est une promesse de continuité. Le terrorisme sahélien, ici, ne cherche pas seulement à tuer : il cherche à désorganiser, à asphyxier, à imposer une forme de souveraineté par la rupture des circulations.

Pour comprendre la portée de cette attaque, il faut replacer Kayes dans la longue durée. Cette région fut, pendant des siècles, un carrefour de migrations et un espace de passage entre le Mali, le Sénégal et la Mauritanie. Elle a vu partir des générations de travailleurs vers Dakar, puis vers l’Europe. Elle a vécu au rythme des routes, des rails, des échanges. La voir aujourd’hui devenir un théâtre d’opérations jihadistes, c’est assister à un renversement historique : ce qui fut un espace d’ouverture devient un espace de vulnérabilité.

L’histoire longue de Kayes — celle des circulations, des diasporas, des routes — se heurte désormais à l’histoire brève et brutale de la violence armée au Sahel. C’est cette collision qui donne à l’attaque sa portée symbolique. Elle dit la fragilité d’un pays, la détermination de ses adversaires, et l’urgence d’une réflexion nouvelle sur la sécurité au Sahel.

Mais au‑delà des analyses, il y a les vies humaines. Celles des chauffeurs, souvent issus de milieux modestes, qui parcourent des milliers de kilomètres pour faire vivre leurs familles. Celles des commerçants qui attendent leur marchandise. Celles des villages qui voient passer les colonnes de fumée et comprennent que la guerre au Mali n’est plus loin.

Dans cette région du monde où les routes sont des veines, où chaque convoi est une promesse de continuité, l’attaque de Kayes résonne comme un avertissement. Elle rappelle que la paix n’est jamais un état, mais un effort. Et que lorsque les routes brûlent, c’est tout un pays qui vacille.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You don't have permission to register
error: Content is protected !!