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Dédollarisation : l’heure des illusions ou des ruptures ?

Il est des concepts qui, soudain, semblent flotter dans l’air du temps, portés par une impatience diffuse, une lassitude ancienne, un désir de basculement. La dédollarisation appartient à cette catégorie. Elle fascine parce qu’elle promet une redistribution des cartes, une réécriture des rapports de force, presque une revanche historique pour ceux qui, depuis des décennies, vivent sous l’ombre portée du billet vert. Mais derrière l’enthousiasme, derrière les proclamations politiques et les analyses géoéconomiques, une interrogation demeure, plus profonde, presque existentielle : le monde est‑il réellement prêt à tourner la page du dollar ?

Depuis 1944, le dollar n’est pas seulement une monnaie. Il est devenu une architecture mentale, un réflexe collectif, un horizon de stabilité dans un monde qui n’en offre guère. Il est la langue maternelle de la finance internationale, le socle sur lequel reposent les échanges, les dettes souveraines, les réserves des banques centrales. Le détrôner ne relève pas d’un simple ajustement technique : c’est toucher à un pilier psychologique de l’ordre mondial.

Pourtant, les fissures sont visibles. La montée en puissance de la Chine, l’affirmation des BRICS, l’usage croissant des sanctions américaines comme instrument diplomatique ont nourri un sentiment d’étouffement. Beaucoup d’États ne veulent plus dépendre d’une monnaie qui peut, du jour au lendemain, devenir une arme. La dédollarisation n’est plus un slogan : c’est une revendication, parfois une colère, souvent une aspiration à la souveraineté.

Mais l’émotion ne suffit pas à bâtir un système monétaire. Et c’est là que le rêve se heurte au réel.

Car une monnaie internationale repose sur trois piliers : la confiance, la liquidité, la neutralité. Or, aucun des prétendants au trône ne réunit aujourd’hui ces trois conditions.

Le yuan inspire la prudence : comment confier son épargne à une devise contrôlée par un régime qui peut, sans préavis, réécrire les règles du jeu ? L’euro, malgré sa solidité, reste prisonnier de ses divisions internes, de ses compromis permanents, de son architecture inachevée. Quant aux monnaies des BRICS, elles reflètent davantage une volonté politique qu’une réalité économique.

La vérité, moins spectaculaire mais plus lucide, est que nous n’assistons pas à une dédollarisation, mais à une diversification. Le dollar demeure le centre de gravité, mais d’autres pôles émergent. Le monde ne rompt pas : il s’étire, se fragmente, se complexifie. La multipolarité monétaire n’est pas une révolution, mais une lente dérive des continents.

Ce qui frappe, dans ce débat, c’est la dimension presque affective qu’il revêt. La dédollarisation est devenue un récit, un symbole, une projection. Elle exprime le désir de certains peuples de ne plus vivre dans un ordre qu’ils n’ont pas choisi. Elle traduit aussi la peur d’un monde sans repères, où aucune puissance ne serait capable d’assumer le rôle stabilisateur que les États‑Unis, malgré leurs contradictions, ont longtemps incarné.

Le dollar ne disparaîtra pas. Mais il cessera peut‑être d’être seul. Et c’est peut‑être cela, le véritable tournant.

La question n’est donc pas : « Le monde est‑il prêt à tourner la page du dollar ? » Mais plutôt : « Le monde est‑il prêt à assumer les incertitudes d’un monde sans hégémonie monétaire ? »

C’est là que se joue, silencieusement, l’avenir de l’ordre international.

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