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Groenland : l’enjeu stratégique oublié Par Michel Panet

Derrière son silence polaire, le Groenland concentre aujourd’hui des enjeux géopolitiques explosifs. Moins médiatisé que le Venezuela — pourtant au cœur de la doctrine Monroe —, ce territoire immense, quatre fois la France, est devenu l’un des points chauds de la rivalité entre États‑Unis, Union européenne, Russie et Chine. Et pour cause : bases militaires américaines, terres rares, routes arctiques, sous‑marins russes, appétits chinois, vide stratégique européen… tout s’y entrecroise.

Les États‑Unis n’ont jamais caché leur intérêt. Thulé a accueilli jusqu’à 10 000 militaires, Pituffik reste un pivot spatial, et Camp Century — base nucléaire souterraine creusée sous la glace en 1959 — témoigne de l’ambition américaine de contrôler l’Arctique. Trois tentatives de rachat du Groenland ont jalonné le XXᵉ siècle, rappelant le précédent de l’Alaska en 1867. Mais depuis 1953, l’île est province danoise, et ses 57 000 habitants refusent catégoriquement un rattachement à Washington. La récente visite du vice‑président JD Vance, sèchement éconduit, l’a confirmé.

Le rapport de force militaire, lui, est sans appel : 300 soldats danois, 8 navires, face à la première puissance mondiale. Si Washington décidait d’imposer son contrôle, quelle nation européenne volerait réellement au secours de Copenhague ? La réponse embarrasse Bruxelles.

La visite d’Emmanuel Macron à Nuuk, le 15 juin 2025, aux côtés de Mette Frederiksen, a soulevé plus de questions qu’elle n’en a résolu. Pour qui Paris agit‑il ? Pour l’Union européenne ? Pour préserver un accès aux matières premières critiques ? Ou pour éclaircir le mystère de la cinquième bombe H disparue après le crash d’un B‑52 en 1968 ? L’Arctique n’oublie rien.

En 2023, l’UE a signé avec le Groenland un accord sur 23 matières stratégiques. L’uranium, trop coûteux, n’est pas l’enjeu majeur. Ce sont les terres rares — cobalt, graphite, nickel, tungstène — notamment dans la zone de Tanbreez, qui attisent les convoitises. Des entreprises australiennes et américaines, dont Critical Metals Corp, y sont déjà solidement implantées.

Pendant ce temps, la Russie remilitarise le Pôle Nord, multiplie les patrouilles de sous‑marins et renforce ses brise‑glaces nucléaires. La Chine avance ses pions économiques et scientifiques, rêvant d’une « Route de la soie polaire ». Le Groenland devient un nœud stratégique mondial, un pivot de la compétition des grandes puissances.

La question qui dérange est simple : que se passera‑t‑il si les États‑Unis décident d’imposer leur contrôle par la force ou par un accord “soft power” massif ? L’OTAN résisterait‑elle à un tel choc ? L’Union européenne, déjà fragilisée, oserait‑elle s’opposer à Washington ? Ou se coucherait‑elle, comme trop souvent, devant l’oncle Sam ?

Les États‑Unis ont‑ils intérêt à provoquer un clash avec l’UE, leur principal client et dépendante de leur monopole numérique ? Ou préféreront‑ils une prise de contrôle progressive, financière, diplomatique, presque indolore ?

Une chose est certaine : l’avenir du Groenland dira beaucoup de l’avenir de l’Occident. Et 2026 pourrait bien être l’année où l’Arctique cessera d’être un désert blanc pour devenir un champ de bataille stratégique.

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