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Jean‑Marc Israel : l’Europe face au retour de la guerre

Depuis 1945, la sécurité européenne s’est construite dans l’ombre protectrice de l’OTAN. L’Union européenne, encore balbutiante, avait participé aux opérations en Bosnie et au Kosovo, avant de renforcer sa politique de sécurité commune en 1998. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a bouleversé cet équilibre fragile. Elle a rappelé que la guerre n’avait jamais disparu : du conflit Iran‑Irak aux années 1980, aux violences du Kivu en République démocratique du Congo, jusqu’aux crises récurrentes dans la Corne de l’Afrique — Soudan, Éthiopie‑Érythrée, Somalie — les foyers de tensions n’ont cessé de se multiplier.

Ingérences russes et fragilisation du continent


Les ingérences russes en Europe et en Afrique — du groupe Wagner aux cyberattaques, en passant par les sabotages de câbles sous‑marins ou l’assassinat d’opposants réfugiés — témoignent d’une stratégie assumée de déstabilisation. Moscou menace ouvertement les pays baltes, s’appuyant sur des minorités russophones déplacées à l’époque soviétique. Cette pression constante s’ajoute à une perte de confiance transatlantique, nourrie par les interventions américaines contestées, comme au Venezuela, ou par les velléités de l’administration Trump d’acquérir le Groenland.

Dans le même temps, l’instabilité de nombreux États africains, la montée des groupes islamistes au Sahel et la pression démographique constituent un enjeu géostratégique majeur pour l’Europe, qui peine encore à définir une réponse cohérente.

La nouvelle course aux armements


La course aux armements s’est accélérée : missiles hypersoniques atteignant 8 600 km/h, drones bon marché ou ultra‑sophistiqués, avions furtifs, capacités spatiales… Ces technologies, souvent coûteuses, sont engagées avec prudence, mais redessinent profondément les doctrines militaires.

La guerre en Ukraine a mis en lumière trois impératifs :

la mobilité et la furtivité des forces (air‑terre‑mer‑espace) ;

le rôle central du renseignement et de la cybersécurité, indispensables pour contrer les attaques informatiques ;

l’usage massif d’armes agiles, notamment les drones, produits en grand nombre et à faible coût.

À cela s’ajoute la nécessité d’un stock de munitions suffisant, un point faible que l’Europe tente de corriger depuis trois ans, sans y consacrer encore les moyens nécessaires.

Boucliers défensifs et intelligence artificielle


Les systèmes défensifs ont eux aussi progressé. Les boucliers antimissiles et anti‑drones, utilisés pour protéger les populations civiles des attaques russes ou iraniennes, doivent beaucoup aux avancées en intelligence artificielle. La guerre moderne est désormais un affrontement technologique autant que territorial.

Quelle stratégie pour l’Europe ?


Face à cette mutation, les débats sur la stratégie militaire européenne se multiplient. Dès 1963, le général André Beaufre posait les bases d’une pensée stratégique moderne, prolongée par les travaux du général Henri Pierre. La stratégie, rappelait‑il, doit avant tout dissuader : elle repose sur la fluidité, la capacité à leurrer l’adversaire — comme lors de l’opération Overlord en 1944 — et à maintenir l’incertitude sur la réponse en cas d’agression.

Mais comment croire pleinement à l’article 5 de l’OTAN, qui engage tous les membres à utiliser la force en cas d’attaque, lorsque le commandement opérationnel reste sous responsabilité américaine ? Cette question, longtemps taboue, s’impose désormais dans le débat public.

Vers une défense européenne assumée


L’Europe tente de s’organiser. L’Allemagne a proclamé son Zeitenwende en 2022, annonçant un tournant historique dans sa politique de défense. En mars 2025, le Conseil européen a validé un Livre blanc de la défense européenne, ouvrant la voie à une architecture plus intégrée :

dépenses militaires exclues du calcul du déficit ;

nouveaux instruments financiers ;

participation accrue de la BEI au financement de la défense ;

clause de préférence européenne pour soutenir l’industrie ;

coopérations renforcées, souvent en lien avec le Royaume‑Uni.

Ces avancées restent fragiles, mais elles dessinent les contours d’une Europe de la défense plus autonome, mieux armée face aux menaces hybrides, aux ingérences russes et à la montée des tensions mondiales.

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