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Sahel : l’Union africaine face au piège du pragmatisme sécuritaire

Alors que le Sahel s’enfonce dans une spirale de violences, l’Union africaine (UA) se retrouve confrontée à un choix stratégique lourd de conséquences : faut‑il privilégier le pragmatisme sécuritaire ou défendre coûte que coûte les principes démocratiques qui fondent son architecture de gouvernance depuis plus de vingt ans ?

La question n’est plus théorique. Elle s’impose désormais au cœur des débats africains, comme l’a rappelé Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’UA, lors de la réunion du Conseil de paix et de sécurité (CPS) consacrée au Sahel, le 30 septembre. Selon lui, l’organisation panafricaine ne doit pas céder à la tentation de sacrifier ses objectifs de long terme aux pressions de l’urgence.

Pression sécuritaire et tentation du pragmatisme

Face à la progression des groupes armés au Mali, au Burkina Faso et au Niger, plusieurs États ouest‑africains plaident pour un assouplissement du régime de suspension imposé aux pays dirigés par des juntes militaires. Une récente consultation technique organisée par le Ghana a même recommandé la réintégration de ces États au sein du Comité des représentants permanents de l’UA, ainsi que la reconnaissance de l’Alliance des États du Sahel (AES) comme mécanisme régional éligible au Fonds de paix de l’UA.

Ces propositions, présentées comme réalistes, visent à renouer le dialogue avec des régimes devenus incontournables dans la région. Mais elles posent une question centrale : jusqu’où l’Union africaine peut‑elle aller sans renier ses propres normes ?

Coups d’État et lutte antiterroriste : un bilan contesté

Les juntes sahéliennes justifient leur prise de pouvoir par la nécessité de lutter contre le terrorisme au Sahel. Pourtant, les données disponibles montrent une réalité plus sombre :

  • les attaques se sont intensifiées,
  • les victimes civiles se sont multipliées,
  • l’autorité de l’État s’est effondrée sur de vastes territoires.

Autrement dit, la militarisation de la gouvernance n’a pas produit les résultats promis. Au contraire, elle a souvent affaibli les capacités opérationnelles des armées, absorbées par la gestion politique du pays.

Malgré ce bilan, la rhétorique souverainiste et anti‑impérialiste des régimes militaires séduit une partie de l’opinion publique africaine. Même certaines démocraties solides se montrent indulgentes, invoquant la gravité de la menace terroriste pour justifier une forme de solidarité régionale.

Un risque majeur : l’érosion des normes démocratiques africaines

Cette indulgence fragilise les fondements normatifs de l’Union africaine, notamment la Déclaration de Lomé et la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, qui consacrent le principe de tolérance zéro envers les changements anticonstitutionnels de gouvernement.

Renoncer à ces principes reviendrait à :

Céder aux demandes des États suspendus sans contreparties reviendrait aussi à ignorer les causes profondes de l’instabilité sahélienne : gouvernance défaillante, marginalisation des populations, absence de services publics, corruption.

Un vide institutionnel : l’absence de mécanisme de dialogue structuré

La crise actuelle révèle une faiblesse structurelle du dispositif de suspension : l’absence d’un mécanisme formel de dialogue entre l’UA et les États mis à l’écart. Faute de cadre institutionnalisé, l’organisation a multiplié les approches ad hoc, souvent incohérentes.

La révision en cours du cadre africain de paix et de sécurité, décidée en février 2025, pourrait permettre de combler cette lacune. Un mécanisme inspiré des cadres de dialogue politique de l’UE (Convention de Lomé, Accord de Cotonou) offrirait un espace d’engagement sans renoncer à l’exigence de responsabilité.

Le précédent tchadien : un signal ambigu

En 2021, l’Union africaine a choisi de ne pas suspendre le Tchad après une transition militaire anticonstitutionnelle. Présentée comme un geste pragmatique pour préserver la stabilité régionale, cette décision a créé un précédent dont les juntes sahéliennes se sont emparées pour justifier leur maintien au pouvoir.

Ce type d’exception fragilise la crédibilité de l’UA et brouille son message normatif.

L’enjeu : préserver l’intégrité du projet panafricain

L’Union africaine dispose pourtant d’un réel pouvoir de négociation :

  • une légitimité institutionnelle reconnue,
  • une capacité à mobiliser un soutien international,
  • une autorité normative unique sur le continent.

Elle peut – et doit – conditionner toute réintégration ou assistance aux États de l’AES à des engagements vérifiables en faveur du retour à l’ordre constitutionnel.

La lutte contre le terrorisme, aussi urgente soit‑elle, ne peut justifier l’abandon des principes fondateurs du multilatéralisme africain. Sacrifier ces principes au nom de l’efficacité immédiate reviendrait à perdre à la fois la sécurité et la légitimité.

Un test décisif pour l’avenir du Sahel et de l’Union africaine

La crise du Sahel met à l’épreuve la capacité de l’Union africaine à tenir son cap. La stabilité durable ne naîtra pas d’une succession de coups d’État, mais d’une gouvernance responsable, d’institutions solides et d’un dialogue politique crédible.

Le Sahel exige des solutions innovantes, mais non des renoncements. L’UA a l’occasion de démontrer que sécurité et démocratie ne sont pas des objectifs contradictoires, mais les deux piliers indispensables d’un avenir africain stable et souverain.

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