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Jacques Attali : Faire le meilleur usage de la colère

Comme beaucoup de gens, en France, aujourd’hui, je suis très en colère :

Contre le président de la République, malgré l’amitié qui nous lie, pour ne pas avoir dissous l’Assemblée nationale précédente aussi vite qu’il a dissous celle-là, ce qui lui aurait sans aucun doute donné alors une véritable majorité, pour cinq ans ; pour n’avoir pas su convaincre de l’importance du projet européen, qui, à juste titre, lui tient tant à cœur ; pour avoir conduit, par une politique incertaine, à sa déroute d’aujourd’hui ; pour avoir pris la décision suicidaire de dissoudre cette Assemblée nationale, qui votait des lois, au pire moment ; pour s’imposer dans la campagne électorale qui commence, sans comprendre que les électeurs voteront d’autant plus pour les candidats du Rassemblement National que lui, Président impopulaire, s’imposera en première ligne ; pour croire encore que « moi ou le chaos » est une réponse suffisante à la colère d’un peuple ; et enfin, pour prendre le risque d’abandonner tout pouvoir à l’extrême droite à quinze jours de Jeux Olympiques qui devaient donner au monde une si belle image de la France. Et pourtant, j’espère tant me tromper, et que son pari fou se révèlera gagnant.

Je suis aussi en colère :

Contre ceux de la droite lâche qui se rallient à leurs extrêmes, juste pour sauver quelques sièges et espérer quelques ministères.

Contre la soi-disant majorité, qui, tout en dépensant sans compter, n’a pas su mettre en œuvre les réformes audacieuses et socialement justes dont le pays a tant besoin, ni su construire des alliances avec ceux qui pouvaient vouloir avec elle avancer sur bien des sujets.

Contre ceux des socialistes qui, pour sauver leurs sièges, s’allient aujourd’hui à des antisémites pro-russes.

Contre les cyniques d’extrême gauche et d’extrême droite qui savent parfaitement que leurs programmes sont absurdes, inapplicables et qu’ils n’ont pas l’intention de les appliquer, empêchés qu’ils le seront, disent-ils, par une cohabitation dont ils espèrent bénéficier, et par une Union européenne, qui sert de paravent à leur hypocrisie.

Contre moi-même aussi, sans doute. Pour mille raisons, dont je parlerai plus tard.

Ceci dit, il faut faire avec. Et agir. A un moment où la guerre est à nos portes, où l’Europe est menacée d’être submergée par des productions asiatiques fabriquées en violation de tous les droits humains, où le dérèglement du climat s’accélère, où la colère des Français (en particulier ceux dont les bureaux de vote ferment à 18 heures) est à son paroxysme ; une colère légitime, devant l’insécurité, l’insuffisance des moyens mis à l’intégration des nouveaux citoyens français, l’effondrement des services publics en particulier en matière de santé et d’éducation et l’absence de logements abordables.

Les Français sont aussi en colère en constatant que leur pays a le record mondial des impôts et des dépenses publiques et que, en même temps, il est le seul (oui, le seul) des grands pays de l’Union européenne à cumuler un déficit budgétaire, un déficit budgétaire primaire, un déficit commercial et un déficit de la balance des paiements ! Toutes données qui rendent impossible d’augmenter massivement les impôts ou les dépenses publiques (ce que vont pourtant promettre tous les candidats), sans conduire très rapidement le pays à la faillite financière.

Car c’est bien à cette colère de la France et des Français que les candidats aux prochaines élections devraient répondre. Pas par des slogans creux, ni par des promesses vaines. Par des programmes sérieux, chiffrés, réalistes, compatibles avec les engagements internationaux du pays et la réalité de ses moyens.

Et puisque les Français, légitimement en colère, semblent avoir l’illusion de penser que ceux qui n’ont pas gouverné jusqu’ici feraient mieux que ceux qui ont gouverné depuis des décennies, il ne reste que quelques jours pour expliquer que l’extrême droite au pouvoir  en France, ce serait Poutine à Kiev, et le FMI à Paris ; que, faute de ressources budgétaires, elle ne pourra pas répondre aux besoins criants de services publics ; de logements décents et abordables, de sécurité et de pouvoir d’achat. Pour convaincre que, si elle applique son programme, elle fera sortir en pratique la France de l’Union européenne, abimera l’image du pays à l’égard des touristes, des investisseurs étrangers et de ceux qui achètent les produits emblématiques de l’image du pays. Enfin, elle ruinera le pays et conduira, comme c’est si souvent le cas, à une alternance avec l’extrême gauche. Et que, si elle décide de ne pas l’appliquer, comme elle commence à le murmurer, il serait absurde de voter pour elle.

Le moment est aussi et surtout venu d’établir et de mettre en œuvre un programme radical, d’union nationale ; pour faire enfin ce qu’on aurait dû faire depuis si longtemps : donner la priorité absolue aux services publics de proximité, c’est-à-dire aux hôpitaux, aux écoles, aux commissariats, aux gendarmeries, dans les régions et les quartiers oubliés. Restaurer le vivre ensemble, et la laïcité, magnifiques spécificités françaises. S’occuper des plus fragiles, et en particulier protéger l’enfance. Mettre le pays en économie de guerre. Travailler plus. Restaurer l’équilibre des finances publiques. Réorienter l’économie vers les secteurs de l’économie de la vie. Repenser l’urbanisme et les communs. Augmenter les impôts sur les plus riches. Diminuer ceux des classes moyennes. Donner beaucoup plus de pouvoirs aux collectivités territoriales, en les rationalisant.

Que ceux qui ne se résignent pas au déclin de ce si grand et si prometteur pays y travaillent. Pour maintenant. Et pour un peu plus tard. Ce n’est pas par des anathèmes qu’on évitera le pire. C’est en montrant ce qu’on risque, et ce qu’on peut faire.

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